Quid du technofascisme ?
Par Aline Ramirez
Illustration ©Claire Boyer
Publié le 28 avril 2026
Alors que près d’une personne sur deux a pris l’habitude d’utiliser l’intelligence artificielle dans sa vie quotidienne (notamment par le biais des agents conversationnels de type Chat GPT)[1], les nouveaux·lles fascistes renforcent leur influence de part l’essor et le développement des nouvelles technologies…
Peut-être avez-vous récemment entendu parler du mouvement technofasciste. Les excellents Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir (2025)[2] et Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche (2026)[3], expliquent sa genèse, ses idées et ses méthodes.
Le technofascisme est un rêve, celui de l’avènement d’une société fonctionnant selon un modèle néonazi – raciste et eugéniste entre autres – appuyant son succès sur l’usage de technologies ultra modernes, notamment l’intelligence artificielle. Curieusement orwellien, ce projet pour l’avenir associe fantasmes transhumanistes, mépris de la masse et volonté de prendre le contrôle de ce que le bloggeur technofasciste, Curtis Yarvin, appelle la « cathédrale », c’est-à-dire les institutions étatiques, les médias et les universités. Ces derniers composent l’élite mondiale actuelle[4], un genre d’« écosystème normatif, un réseau informel de pouvoir idéologique »[5], qu’il s’agit de détruire ou plutôt d’envahir.
Souhaitant « conquérir le réel pour le reconfigurer »[6], ce mouvement est en marche et rencontre de nombreux triomphes. La création du DOGE aux États-Unis, les images de Milei et sa tronçonneuse en Argentine, le rachat des médias et écoles de journalisme par des milliardaires d’extrême droite en France… tous ces événements sont des manifestations de cette gangrène qui s’attaque à nos espaces.
Comme l’expliquent les journalistes Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji, la stratégie technofasciste vise à « infiltrer progressivement et de manière quasi imperceptible, les institutions démocratiques existantes pour paralyser leur fonctionnement et saper leur crédibilité »[7]. Elle a également pour objectif d’attaquer le socle de notre société actuelle, « comme un insecte rongerait la structure d’un meuble, jusqu’à ce que celui s’affaisse dans un nuage de poussière »[8] et, selon l’expression de Steve Bannon, ex-conseiller de Donald Trump à « inonder la zone de merde »[9].
« Inonder la zone de merde », cela signifie prendre un maximum d’espace médiatique, distiller sans cesse des informations contradictoires, choquantes, voire carrément fausses, et inonder littéralement les téléspectateur·ices et internautes, même si les messages communiqués sont complètement incohérents.
En fait, les technofascistes gagnent à semer la confusion. Iels se nourrissent de leur incohérence[10]. Iels prospèrent en accaparant notre attention, envahissent notre réalité, tentent de nous convaincre qu’on ne peut pas freiner le progrès technologique, et qu’il n’existe aucune alternative au capitalisme.
Si vous connaissez l’une des figures de ce mouvement, c’est sans doute Elon Musk, investisseur multimilliardaire, propriétaire – entre autres – de Tesla et X (anciennement Twitter). Ses méthodes de gestion concernant la plateforme sont d’ailleurs révélatrices, notamment par le biais de la création de Grok, une intelligence artificielle censée pouvoir apporter des correctifs aux informations erronées que certain·es utilisateur·ices publient sur le réseau, mais qui sert surtout à propager les idées réactionnaires que la plateforme souhaite mettre en avant – et qui subit des mises à jour dès qu’il se gauchise un peu trop[11].
Seulement, Musk est loin d’être seul : Peter Thiel, co-fondateur de PayPal et de Palantir Technologies[12], qualifié de « prince du technofascisme » par le philosophe Norman Ajari, considère la technologie « comme le moyen le plus efficace de transformer l’ordre du monde, car elle peut être l’œuvre d’un individu ou d’un petit groupe d’élite, alors que la politique est condamnée à s’appuyer sur le soutien de la populace »[13]. Né et éduqué dans une famille profitant du système d’Apartheid en Afrique du Sud, convaincu qu’un phénomène de décadence pourrit le potentiel de l’Occident, Thiel appelle, dans ses écrits et prises de parole, à un « changement de paradigme »[14]. Il faut, selon lui et d’autres, œuvrer au démantèlement des institutions étatiques, qui sont trop couteuses et ralentissent le progrès technologique. Il faut aussi supprimer les lois de justice sociale, vues comme intrinsèquement irrationnelles et travailler à dépasser la condition humaine.
Il s’accorde en ce sens avec le philosophe Nick Land, théoricien des DarkEnlightenment aussi appelées Lumières sombres. Ce-dernier, connu pour faire partie des mouvements accélérationnistes[15], notamment au sein du désormais dissout Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), développe, dans son livre The Dark Enlightenment (2022), un contre-argumentaire à la philosophie des Lumières.
Selon lui, si les Lumières valorisaient la suprématie de l’esprit européen, ils vantaient également les bienfaits de l’égalitarisme. Or, selon Land, chercher à endiguer les lois du capital, en prêtant attention à des concepts tels que l’égalité, est insensé. Complètement assujetti à l’idée selon laquelle le capitalisme, modèle supérieur, est voué à fonctionner de manière autonome et à s’auto-dépasser grâce au progrès technologique, Land prône la construction de « technocraties élitistes »[16]. Article après article, il s’enterre dans des réflexions néo-apocalyptiques sur les échecs systématiques des tentatives de déterritorialisation[17], toutes récupérées et dévorées par le capitalisme[18].
À ce sujet, Norman Ajari explique : « Toute la pensée de Land est comme l’excroissance d’une imagination politique atrophiée par l’ostensible triomphe du marché et la clôture supposée de tout horizon révolutionnaire »[19]. Elle se présente, selon lui, comme une « eschatologie remaniée pour l’époque de la Silicon Valley et d’une culture populaire profondément influencée par les films The Matrix et par le genre cyberpunk »[20].
En effet, les technofascistes s’inspirent ouvertement de la pop culture et notamment des œuvres de science-fiction, pour développer leurs projets : iels se perçoivent comme des démiurges Anti-Lumières nourrissant un « fantasme d’optimisation absolue du vivant »[21]. Iels sont convaincus qu’à terme, iels arriveront à la singularité, c’est-à-dire, à la fusion humain-machine. C’était un peu l’idée de Musk qui créait en 2016 l’entreprise Neuralink, visant à « télécharger l’âme humaine dans le cloud de façon à vivre une vie numérique entièrement nouvelle »[22].
Selon lui et les autres technofascistes, le progrès technologique doit prendre le dessus, coute que coute, et les nouvelles inventions doivent être configurables à l’infini, selon les désirs de l’élite. Effectivement, iels ne cherchent pas à séduire les masses, mais comme le fait remarquer Norman Ajari, iels se révoltent contre elles[23]. Iels pensent en ligne de codes et souhaitent créer une société à la fois hypertechnologique (par les moyens de son existence) et féodale (par son modèle ultra hiérarchisée)[24]. Cette société serait, en quelque sorte, archéofuturiste c’est-à-dire, qui lutterait contre la supposée « amnésie intellectuelle »[25] causée par le mouvement des Lumières en réactualisant une pensée raciste, valorisant la suprématie occidentale, archaïque et ancestrale (pour reprendre les termes du fondateur de cette notion, Guillaume Faye) et en l’imposant par des moyens technologiques[26]. Si les deux livres que j’ai cité tout du long de cet article échouent à proposer un plan d’action solide et construit pour nous sauver du technofascisme, ils expliquent clairement et avec précision les tenants et aboutissants de ce mouvement. Tesquet et Hadjadji l’affirment : nous sommes dans une période d’interrègne, « une lutte silencieuse pour la signification du futur »[27], un moment « où le monde ancien n’est pas encore détruit et le nouveau, pas tout à fait né »[28]. Il s’agit désormais de combattre.
[1] Selon l’enquête « baromètre du numérique 2026 », menée par le centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie.
[2] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025.
[3] Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026).
[4] Curtis Yarvin, « A brief explanation of the cathedral », Gray Mirror, 2021.
[5] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025 : p. 59.
[6] Ibid : p. 51.
[7] Ibid.
[8] Ibid : p. 75.
[9] Steve Bannon utilise l’expression « Flood the zone with shit », qui peut être traduite en français par « Inonder la zone de merde », dans une interview pour le média en ligne Bloomberg, en février 2018.
[10] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025 : p. 41.
[11] Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026 : pp. 21 – 22.
[12] Palantir Technologies est une entreprise fondée en 2003, spécialisée dans l’analyse de données, qui collabore notamment avec les renseignements états-uniens (NSA, CIA, FBI), l’ICE (United States Immigration and Customs Enforcement) et plusieurs corps militaires à l’international, dont l’armée israélienne. Le philosophe Norman Ajari écrit à son propos : « En situation de guerre, le moissonnage d’un grand nombre de données permet à Palantir d’établir des régularités dans les comportements afin de prédire des attaques et de cibler des belligérants. En désignant des « formes de vie » comme suspectes à partir des données, les entreprises de big data à usage militaire comme Palantir peuvent commander des attaques préventives sur des cibles fléchées comme des ennemis ou des terroristes potentiels à partir de l’accumulation de données censées saisir leurs formes de vie, c’est-à-dire leur comportements » (Ibid : p.61-62).
[13] Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026) : p. 63.
[14] Ibid : p. 66.
[15] Il s’agit d’un ensemble de théories qui proposent d’intensifier le capitalisme, vu comme un mouvement autodestructeur pour en accélérer la chute.
[16] Pablo Stefanoni, « Mencius Moldbug, le gourou », Revue du Crieur, numéro 24, 2024 : p. 37.
[17] Le concept de déterritorialisation implique une forme d’émancipation atteinte en échappant à l’aliénation et à processus de subjectivation précis. Pour en savoir plus : Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972.
[18] Cette constatation est également partagée par des penseurs de gauche, à la différence près que pour Land, cela constitue la preuve que le capitalisme est un modèle supérieur alors que chez les critiques du capitalisme, cette observation sert de socle à la construction de nouveaux modèles anticapitalistes.
[19] Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026) : p. 108.
[20]Ibid : p. 110.
[21] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025 : p. 19.
[22] Tweet du médecin Peter Diamandis, 13 mars 2025.
[23] Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026) : p. 17.
[24] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025 : p. 113.
[25] Peter Thiel, « The Straussian Moment » in Robert G. Hammerton-Kelly (dir.), Politics and Apocalypse, East Lansing, Michigan State University Press, 2007 : p. 198.
[26] Pour lire davantage à ce sujet : Norman Ajari, Technofascisme : le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Éditions Météores, 2026) : pp. 66 – 74.
[27] Olivier Tesquet, Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir Quimperlé, Éditions Divergences, 2025 : p. 14.
[28] Ibid.
