Faire la paix dans le monde carolingien. Pratiques et représentations d’un idéal politique, avec Lilah Béquart Mc Mullin
Par Aline Ramirez
Illustré par ©Alexiane Auerbach
Publié le 6 mai 2026
La parole aux étudiant·es ! Lilah Béquart Mc Mullin est étudiante au sein du master « Histoire et anthropologie des sociétés Médiévales Occidentales » à Paris 1 Panthéon Sorbonne. Dans cet entretien, elle nous partage un bout de ses recherches actuelles, portant sur les processus de construction de la paix dans le monde carolingien…
Faire la paix : il s’agit d’une notion très large. Peux-tu nous en dire plus sur la façon dont tu as construit ce sujet et dont tu l’as délimité ?
La paix est une notion particulièrement vaste et c’est précisément ce qui a guidé ma réflexion initiale. Le choix du sujet s’est fait progressivement. Au départ, plusieurs pistes m’intéressaient, par exemple le sang, les femmes, la manière dont les sociétés sont mises en contact, les rituels, etc. Mais c’est une suggestion d’une de mes professeures, Geneviève Bührer-Thierry, qui m’a permis de faire converger ces intuitions vers un thème englobant : la paix dans le monde carolingien.
Ce sujet de recherche m’a offert la possibilité d’articuler des dimensions politiques, sociales, culturelles et anthropologiques. Le flou de la notion de paix a constitué à la fois une difficulté et une richesse. J’ai été obligée de formuler des questions précises : que signifie faire la paix ? Pour qui ? Dans quelles conditions ? Est-ce réellement la fin du conflit ?
J’ai ainsi adopté une approche anthropologique, en partant de l’idée que toute société doit organiser la gestion des conflits. Cela m’a conduite à ne pas me limiter à la recherche du terme pax dans les sources narratives que j’utilise mais à analyser les modalités concrètes et symboliques de la sortie de guerre (rituels, discours…).
Quelle méthode utilises-tu pour comprendre les pratiques de paix, leurs représentations et les tensions qui englobent le concept de paix ?
À partir de sources narratives, j’identifie tous les éléments évoqués après la fin d’un conflit. Concrètement je regarde si les textes mentionnent des pratiques comme la remise d’otages, la prestation de serments ou encore le rôle d’intermédiaires.
J’analyse aussi les conditions de la paix : qui sont les acteurs impliqués ? Dans quels lieux cela se déroule ? Existe-t-il des différences selon les types de conflits ou les personnes et peuples concernés. Ensuite, comme mes sources sont produites par des auteur·ices proches du pouvoir carolingien, j’essaie de repérer les biais possibles dans leur récit, mais aussi ce qu’ils laissent entrevoir des difficultés concrètes à faire la paix.
Enfin, pour étudier plus précisément la manière dont la paix est représentée, j’utilise la lexicométrie. Cette méthode consiste à compter les occurrences de certains mots, comme « pax » (paix en latin), mais aussi tout le vocabulaire lié à la concorde ou à la guerre. Cela me permet de mesurer l’importance accordée à la paix dans les textes et d’observer les évolutions selon les périodes, les règnes ou les événements.
A-t-on beaucoup évolué quant à nos rituels de paix ? Trouves-tu des similitudes entre nos pratiques et celles des médiévaux ?
Les rituels de paix ont bien sûr fortement évolué mais certaines logiques profondes demeurent. À l’époque carolingienne, les modalités de la paix reposent largement sur des pratiques comme le serment et le don d’otages. Ces mécanismes traduisent souvent une conception très hiérarchisée des relations politiques.
En effet, sous Charlemagne, la paix est le plus souvent, si ce n’est toujours, unilatérale. Elle est imposée par un vainqueur clairement identifié : Charlemagne. Elle peut aller jusqu’à des formes de contrainte extrême, comme dans le cas des Saxon·es, où la paix peut impliquer la conversion forcée et/ou la soumission totale (sinon c’est la mort et la mutilation). Dans ces situations, un seul des deux partis prête serment et fournit des garanties.
Aujourd’hui, les mécanismes de paix reposent sur des cadres beaucoup plus institutionnalisés (traités, médiations internationales, organisations diplomatiques) qui n’existent pas dans le monde carolingien.
Cependant, il existe aussi des continuités fondamentales. Elles tiennent à la nature même des sociétés humaines : les émotions. Colère, sentiment d’injustice, désir de domination ou de réconciliation jouent un rôle central dans nos pratiques de guerre et de paix, hier comme aujourd’hui.
Enfin, mes sources montrent que la paix n’est pas toujours liée à la justice. Par exemple, la pacification des Saxon·es par Charlemagne passe par la domination et l’annexion de leur territoire. Il ne s’agit pas d’une paix juste, mais d’une paix imposée, destinée à mettre fin au conflit.
Cela peut faire écho à des situations contemporaines, notamment dans des contextes de domination et de colonisation, où la paix correspond davantage à une stabilisation du rapport de force qu’à une véritable résolution équitable du conflit.
