Écrire l’amour au féminin

Propos recueillis par Claire Boyer
Publié le 6 décembre 2021

Nous avons tous·tes quelque part dans nos tiroirs, des cahiers avec des premières pages griffonnées dans un style approximatif : persuadé·es au moment de leur rédaction que nous tenions l’intrigue de génie qui révolutionnerait le monde du livre ; ils dorment désormais, inachevés… Mais pour certain·es, l’écriture est un souffle nourri par leur imaginaire, leurs lectures et le monde : avec douceur et justesse, iels restituent doutes et peurs individuelles, et interrogent les failles de notre société.  Rencontre avec Enora Dessagnat, actuellement en master de traduction à l’Université de Paris.

Son roman Taciturne Éternité – publié aux éditions Cherry Publishing et réédité récemment sous le titre Le Silence des Étoiles, met en scène la rencontre entre deux jeunes femmes : Moyana et Judie. Loin des héroïnes parfaites, elles oscillent entre leur passion commune pour la musique et les fractures liées à leur passé. Bien qu’attirées l’une par l’autre, elles tentent de réparer leurs blessures afin de pouvoir s’aimer pleinement…

L’ouvreuse magazine : Peux-tu nous raconter la genèse de ton premier roman édité, Taciturne Éternité ? Comment sont nées les deux héroïnes principales ?

Enora Dessagnat  : C’est un roman que j’ai commencé à l’été 2019, mais que j’ai écrit en grande partie lors du premier confinement, en 2020. L’une des deux héroïnes, Moyana, était le personnage secondaire de mon tout premier projet. Quand j’ai commencé à la construire, sa principale caractéristique était qu’elle aimait les femmes. Après avoir fini ce projet, je me suis rendu compte que j’avais besoin d’en écrire plus sur elle, de développer sa personnalité et son histoire. Elle s’est imposée à moi, avec ses failles et ses yeux qui reflétaient sa douleur immense.

J’ai eu plus de mal à créer Judie. Au début, elle n’était que le « love interest », le personnage chargé d’interagir avec Moyana, de lui montrer que la réalité n’était pas aussi dramatique que ce qu’elle pensait. À l’origine, elle était même en couple avec un homme quand Moyana la rencontrait. Le problème, c’est que je trouvais ça bien trop plat et fade. J’ai donc décidé de refondre entièrement sa personnalité. Ça m’a pris du temps et un beau jour, j’ai écrit un texte sur un coup de tête, un texte qui parlait d’angoisse et de la peur de perdre ses parents, et j’ai tout simplement découvert Judie.

L’O: Comment est née la romance entre les deux personnages féminins ?

E.D. : Je ne me suis pas vraiment posée la question, à vrai dire. Les deux personnages sont nés dans mon esprit à travers leur relation ; je ne me voyais pas faire autrement. C’est d’ailleurs pourquoi la première version de Judie me dérangeait tant : le fait qu’elle soit en couple avec un homme et qu’elle découvre son attirance pour les femmes en rencontrant Moyana n’allait pas. Je ne voulais pas que leur orientation sexuelle soit quelque chose qui pose problème ; je voulais qu’elles s’assument pleinement.

L’O : Avais-tu un message à porter dans ce roman ? Que représente cette histoire pour toi ?

E.D. : Pour rebondir sur la dernière question, l’écriture de ce roman a été assez simple, au fond. Je cherchais avant tout à écrire ce que j’aurais aimé lire, ce que je n’arrivais pas à trouver en librairie — à part dans la littérature anglophone. Il existe bien des romances saphiques en français, mais la plupart du temps, elles dépeignent les personnages à travers leurs luttes, à travers le combat qu’elles mènent, soit pour découvrir leur sexualité, soit pour s’assumer auprès de leurs proches. Ces combats sont bien sûr valides, il est important de les représenter, mais, celles qui aiment les femmes n’existent pas uniquement à travers leurs luttes ! Elles sont capables d’aimer et d’être acceptées, ainsi que d’avoir une vie à côté de la revendication de leur existence, et c’est ce que je voulais représenter. Judie et Moyana ont déjà assez de problèmes comme ça, elle méritent de recevoir de l’amour.

L’O : T’es-tu confrontée à des questions, difficultés, jugements liés à l’écriture de cette romance ?

E.D. : Pendant l’écriture, j’étais perdue dans mon petit monde, dans mon cocon et à part mes fidèles premières lectrices (Claire et Anne <3), je n’ai pas demandé à avoir de retours. Donc, pas de jugement. En revanche, lorsque j’ai commencé à réfléchir à l’édition, c’est là que les choses se sont compliquées. Je me suis rendu compte qu’il y avait assez peu de maisons d’édition qui cherchaient activement des romans LGBT+. Les rares maisons d’édition qui le font sont spécialisées en romance LGBT+, ce qui fait que leur marché est assez réduit ; par exemple, on ne voit pas leurs romans en librairie. J’ai fait le choix de faire confiance à une maison d’édition classique, qui publie de tout en termes de romance et qui est donc présente sur davantage de plateformes. C’est d’ailleurs un aspect qui m’a beaucoup agacée ; on veut voir plus de diversité !

L’O : Trouves-tu que ton écriture, tes sujets d’écriture évoluent avec le temps ?

E.D. : Totalement. Mes premiers écrits étaient très basiques, je ne m’aventurais pas très loin au niveau des problématiques sociales.

Je pense que même sans faire le choix d’écrire un roman engagé du début à la fin, je ne peux me détacher de certaines problématiques qui me tiennent à cœur

Enora Dessagnat

Taciturne Éternité a été très différent sur ce point ; j’en ai profité pour parler de féminicides, de misogynie, d’élitisme… C’était vraiment un reflet de mes réflexions au moment où je l’ai écrit. Et même si mon projet le plus récent — encore en cours d’écriture, se déroule dans un monde fantastique, je n’ai pas pu m’empêcher de glisser des touches féministes, de parler de la place des femmes dans un univers militaire et majoritairement masculin. Je pense que même sans faire le choix d’écrire un roman engagé du début à la fin, je ne peux me détacher de certaines problématiques, certains questionnements qui me tiennent à cœur.

L’O : Quelles sont tes sources d’inspiration ? Est-ce que tu cherches sur quel sujet écrire après t’être dit « je vais commencer une nouvelle histoire » ou est-ce l’inverse (une idée surgit, à partir de laquelle tu décides de faire une histoire) ? Quels sont tes livres préférés ?

E.D. : La plupart de mes idées me viennent après une longue période de lecture. Pendant plusieurs mois, je ne vais rien écrire, simplement lire beaucoup. Cela va nourrir mon imaginaire et un beau jour, je vais écrire un texte, qui va faire naître d’autres idées de textes et l’histoire va me venir toute seule. La lecture me permet de me rendre compte des mécanismes que j’aime, des scènes qui me font vibrer, mais aussi de ce qui manque aux livres et de ce que j’aurais aimé y lire. Lorsque je commence à écrire, je rassemble les petits fragments, ils me servent de boussole pour établir l’ambiance et l’intrigue et c’est parti ! Je suis vraiment guidée par mes idées.

Il y a un livre qui ne cessera jamais de m’inspirer, peu importe combien de fois je l’ai lu (au moins une fois par an !), c’est Ellana, de Pierre Bottero. C’est un livre incroyablement poétique, avec un univers construit à merveille, une intrigue très prenante… C’est mon modèle et il y a toujours un moment dans l’écriture d’un projet où je relis quelques chapitres de cette œuvre pour me rappeler pourquoi j’écris ; pour émerveiller les gens.

Alors, intrigué·es ? Allez vite découvrir Taciturne Éternité, disponible sur Decitre : https://www.decitre.fr/livre-pod/taciturne-eternite-9781801161152.html

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Un Commentaire

  1. Je trouve cette interview très inspirante et je rejoins Enora sur les questions sociales qui suivent très souvent peu importe les univers dans lesquels on écrit ! Et c’est vrai qu’il est dommage de ne pas voir plus de diversité dans les maisons d’édition… Bravo encore pour la publication de ton livre, on attend avec impatience le prochain ♥

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