Hypnose sur écran géant

Par Julia Mouton
Photo DR
Publié le 24 octobre 2022

Du 6 au 18 septembre, le Forum des images a abrité la vingt-huitième édition de l’Étrange Festival, coquillage renfermant une perlée de films tous plus intrigants les uns que les autres. Cela a aussi été l’occasion du retour européen du premier film de Steven Arnold, Luminous Procuress.

Des mouvements, mais pas de trame, des voix mais un dialecte trans-linguistique, entre le fantastique et l’expérimental, Steven Arnold nous transporte avec lui dans ses trips sous LSD.

Un voyage inhabituel

Les trois courts-métrages, précédant la diffusion de l’une des œuvres majeures du réalisateur américain, nous ouvrent les portes d’un monde alternatif. The liberation of the Mannique Mechanique (1967, USA, expérimental) donne vie à une mannequin de vitrine, qui, sans s’exprimer verbalement, nous transporte entre joie et horreur : le visage de l’objet libéré trahit tour à tour enthousiasme puis panique…

Arrive ensuite Luminous Procuress, l’œuvre tant attendue, qui lui a valu le prix du meilleur réalisateur au Festival international du film de San Francisco. Présentée par le festival comme « incitant au rêve érotique », elle va au-delà et se ressent comme un voyage, une hypnose. Peut-être nous filerait-elle entre les doigts, si on la visionnait sur ordinateur, car il est compliqué de ne pas lâcher la rampe quand toute trame semble absente. Toutefois, la puissance sonore et visuelle de la salle de cinéma nous permet, si nous l’acceptons, de suivre deux jeunes hommes dans leur expérience, guidés par une prêtresse haute en couleurs.

La représentation de la sexualité

S’il n’est pas évident de comprendre comment les scènes de sexe sont amenées (si ce n’est, peut-être, par le simple désir du réalisateur d’explorer le monde des fantasmes), au moins échappent-elles au schéma des scènes hétérosexuelles, dans lesquelles la caméra, suivant exclusivement les formes féminines, offrirait l’angle parfait pour le voyeurisme.

Il parait d’ailleurs légitime d’attendre beaucoup de Steven Arnold, présenté comme un artiste naviguant entre « l’iconologie queer » et la « féerie mystique ». Que le·a spectateur·ice s’apaise, le film se joue des stéréotypes de genre, et les scènes érotiques sont aussi faites de relations queer. Ouf, l’hypnose n’est pas brisée. Grande aurait été la déception de découvrir un monde alternatif piégé dans les normes hétérosexuelles.

Démocratiser le cinéma expérimental

La fin du voyage est surprenante : à la place de l’écran noir, le triangle renversé entouré d’un carré, type fin de DVD sur lecteur pour ordinateur. Rires. Lumières. Une voix dans la salle : « C’était nul. C’était juste un truc de bourgeois. Y’a des trucs que tu fais juste dans ton appart ». À l’inverse de plusieurs spectateur·ices, cette personne n’a rien vu de « fabuleux » et ne dira probablement pas de Steven Arnold qu’il est un « génie ».

On peut la comprendre. La vérité c’est que le film avait surtout plu à l’élite new-yorkaise, à qui il a été présenté en projection privée par Salvador Dalí. Niveau accessibilité, on peut mieux faire. Mais la vérité, c’est aussi qu’on ne comprend pas grand-chose, et qu’on en ressort quand même hypnotisé·e.

Peut-être le temps est-il venu de démocratiser le cinéma expérimental : et si nous acceptions d’en faire une aire de jeux ? D’en légitimer chaque interprétation ? Peut-être les grandes théories ne sont-elles pas l’unique moyen de vivre les films ? Alors nous pourrions rompre les barrières entre les réalisateur·ices désireux·ses de cinématographier autrement, et ceux·elles qui se sentent méprisé·es par ces dernier·ères…

Source : catalogue de l’Étrange Festival (conception éditoriale : Olivier Rossignot, Frédéric Temps, Géraldine Macé ; secrétaire de rédaction : François Doreau)

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