L’administration Trump, comme une dangereuse preuve des capacités d’anticipation des dystopies contemporaines
Par Nina Kercoff
Illustration ©Alexiane Auerbach
Publié le 20 mars 2026
À l’ère des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et de la surveillance digitale de la population, du dérèglement climatique et des différentes guerres qui s’éparpillent dans le monde, il est possible de se demander où sont les limites entre la fiction et la réalité. Cette fiction dont il est ici question est la dystopie, genre littéraire d’anticipation des dérives actuelles de la société, mais en plus effrayantes encore. De fait, avec l’administration Trump, il semble primordial de s’intéresser à la seule frontière que ce dernier ne souhaite pas rendre imperméable : celle entre les plus grandes dystopies contemporaines et la réalité.
L’homme qui voulait le Prix Nobel de la Paix ne se préoccupe pas, pour sûr, de la paix des esprits des citoyen·nes de son pays – et du reste du monde. Avec ses prises de positions radicales dans plusieurs sphères de la société, le Président américain Donald Trump se rapproche peu à peu de situations déjà anticipées par de grand·es auteur·ices de dystopies contemporaines. Car si chaque roman d’anticipation pessimiste semble plus noir que le monde que nous connaissons, certains aspects présupposés ne sont peut-être plus uniquement des mises en garde pour nos sociétés futures. Si ce genre littéraire s’est vu particulièrement vendu lors des élections de Donald Trump aux États-Unis, cela semble un signe de la crainte de la population américaine des entreprises de ce président. Une part de la population cherche donc à se prémunir du danger à travers l’instruction par la lecture, afin d’entretenir la mémoire du passé ou la mémoire d’un futur hypothétiquement inquiétant. Tout l’enjeu, en somme, de la catharsis de l’art selon Aristote dans La Poétique et de l’idée de vaincre le mal par la vision du mal.
Une élection en 2024 qui rime avec 1984…
Ainsi, nous pouvons commencer ce voyage comparatif entre dystopies et administration Trump avec la plus connue de toutes : 1984 de George Orwell, qui en 1949 anticipait déjà l’année éponyme sur la base des horreurs commises par les régimes totalitaires des années trente ayant mené à la Seconde Guerre mondiale. Dans le monde de George Orwell, il n’existe alors plus que trois régions : l’Eurasia, l’Océania et l’Estasia, dont les anciens pays ont été annihilés par les velléités de conquêtes des détenteur·ices du pouvoir. Ainsi l’auteur cherche à démontrer la fragilité des frontières, tout comme Trump aime le montrer finalement, au cœur de sa politique « Make America Great Again » (MAGA), en attaquant ou en menaçant d’emprise aussi bien le Canada, que le Mexique, le Groenland, la Vénézuela, l’Iran, la bande de Gaza ou en tentant de renommer le Golfe du Mexique « le Golfe d’Amérique ». Il est évident que nous n’en sommes pas encore à l’organisation orwellienne, cependant, il est intéressant d’observer les volontés psychologiques de cet homme qui détient le pouvoir de l’une des plus grandes puissances militaires et qui se veut garantir une continuité de hard power hégémonique. Comme un homme qui se veut tout-puissant lui seul.
Au cœur de ces désirs de conquête, nous pouvons également relever un fait inégalé de la part de Trump, à savoir le remplacement de l’appellation – non-officielle – de « Ministère de la Défense » par « Ministère de la Guerre », à travers le deux-centième décret signé par Donald Trump lors de son retour à la Maison Blanche. Le dirigeant américain retravaille donc une appellation qui se voulait défensive en dénomination offensive. Ainsi, ne pourrait-on pas corréler comme un début à la dérive des noms des Ministères de l’œuvre d’Orwell, même si l’auteur est allé très loin dans l’imagination du pire, en inversant les rôles des Ministères comme pour attester d’une propagande suffisamment extrême, telle, que le peuple ne se questionne pas sur les étranges antithèses que représentent les noms de ces ministères. Effectivement, dans l’ouvrage, la sphère politique est organisée à travers : « Le Ministère de la Paix [qui] s’intéresse à la guerre, le Ministère de la Vérité aux mensonges, le Ministère de l’Amour à la torture et le Ministère de l’Abondance à la faim ».
Ceci étant, une telle manipulation des termes par Trump, commence déjà par faire croire que l’idée de défendre son pays et d’instaurer la paix est de se rendre belliqueux·euses. De plus, cette organisation étrange du gouvernement se retrouve dans la nomination de Robert Francis Kennedy Junior, au Ministère de la Santé, un homme qui prône la désinformation sur les vaccins depuis plusieurs années et fait notamment reculer les moyens pour la recherche scientifique1. En somme, ceci ressemble quelque peu à de la fiction exagérée et à un comique de répétition avec, parallèlement à cela, la nomination d’Elon Musk au Ministère de « l’efficacité gouvernementale » jusqu’en mai 2025.
Par ailleurs, cette manipulation politique ne s’arrête pas là, si l’on en croit la façon dont le dirigeant des États-Unis a su imposer une restriction du langage à son administration avec des mots interdits tels que « transgenre, LGBTQIA+, diversité, multiculturalisme, féminisme, changement climatique, durabilité, énergie propre » et tant d’autres. Ainsi, empêcher les membres du gouvernement de transmettre ces termes est une volonté d’empêcher – à long terme du moins – la population de pouvoir même songer à la représentation sociale de ces mots2. Ainsi, la phrase de Boileau « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » n’est plus possible. Sans conception du mot, pas d’énonciation et sans énonciation, pas de conception de l’idée : c’est un cercle vicieux. Mais supprimer une partie du langage commun ne fut-il pas déjà exploré par Orwell dans 1984 ? C’est bel et bien le Novlangue qui s’impose comme nouveau langage qui restreint tous les mots et par conséquent toutes les pensées médiates de raison, propres à l’espèce humaine. La meilleure solution, donc, si l’on ne veut pas que les citoyen·nes puissent déployer leur esprit critique et remettre en question certains sujets. À quand la dérive vers la terrible maxime du régime orwellien : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », qui reflète un impératif catégorique comme celui de Kant3 qui aurait pu dangereusement glisser tout comme les mots sous les régimes totalitaires ont pu évoluer4.
Enfin, nul besoin d’entreprendre une analyse pointue pour comprendre que l’Immigration Customs Enforcment (ICE) est une police politique beaucoup trop répressive pour un monde qui, de part l’Histoire, comprend très bien quand un chef « suprême » chercher à mater ses « ennemis » en expulsant au même titre que « la police de la Pensée » cherche à limiter la morale du peuple dans le roman. Il s’agit alors d’une sorte de Big Brother qui surveille et repère pour renvoyer, classer, expulser, emprisonner.
En somme, nous pourrions longuement continuer sur cette comparaison avec l’œuvre de George Orwell reprenant les dérives des régimes totalitaires et qui, malheureusement, a su être à l’avant-garde de mesures en action de nos jours. L’objectif de Trump ? Peut-être rendre la population comme les hommes-ventres du Voyageur Imprudent5, dénués de pensée et d’esprit critique, simplement soumis. Des hommes-ventres comme des êtres insatiables de non-réflexion, de domination et d’appétit de soumission face à l’autorité présidentielle. Une soumission comme celle des femmes dans la fameuse dystopie La Servante écarlate de Margareth Atwood.
Le rouge, la couleur de la colère et des femmes sous domination
Dans cette dystopie à la temporalité incertaine, les femmes sont cantonnées à des rôles tels qu’être les Épouses des commandants, les Marthes qui entretiennent maison, les Servantes qui portent les enfants, les Éconofemmes qui sont un mélange de toutes les femmes, ou encore les Tantes qui forment les Servantes. En définitive, il s’agit d’un retour dans la place de « la femme à la maison » et, qui plus est, enfermées dans des « sous-catégories ». Et c’est en lisant cette dystopie que l’on prend conscience que beaucoup de chemin reste à parcourir pour le droit des femmes, notamment aux États-Unis avec Trump et son entourage propre à la société masculine qui se veut « dominante » et « supérieure ».
Si le droit à l’avortement est passé par des hauts et des bas dans certains états américains et est aujourd’hui anticonstitutionnel, ce n’est pas le seul enjeu d’une sorte de répression des femmes aux États-Unis. Car le plus dangereux est surtout les courants de pensées émergeant de plus en plus fortement depuis Trump II. Il n’est pas uniquement question de retirer des droits fondamentaux aux femmes mais de les voir, de les concevoir même, d’une telle façon qu’elles retourneraient à une condition de réification, de femmes au foyer, simplement utiles à faire les enfants dans une société dirigée par les hommes. C’est tout l’enjeu du roman La Servante écarlate se rapprochant dangereusement de l’actualité américaine et des discours masculinistes. Dans cette catégorie, nous pouvons nommer Nicholas Fuentes, militant suprémaciste blanc aux penchants pro-Hitler. En 2025, au moment de l’investiture de Trump, il a publié une vidéo afin de jubiler de la politique anti-avortement de Trump et de son machisme permanent. Il prône le fait que le corps des femmes appartient aux hommes, que ce sont des possessions du « genre dominant », n’hésitant pas pour cela à insulter les femmes et leur liberté. C’est également le cas d’Andrew Tate, « idole » du masculinisme américain, de la misogynie, de la considération des femmes comme inférieures aux hommes et des « ravages du féminisme ». C’est ainsi que l’on voit à nouveau à quel point la comparaison avec une dystopie telle que celle de Margareth Atwood de 1985 est pertinente et que la réalité est dangereusement proche de la fiction, comme la dérive première avant d’en arriver au pire, à une société où les femmes ne sont que des objets de procréation et d’humiliation – et surtout en cas de désobéissance aux règles de vie qui leur sont imposées.
Il est par ailleurs d’autant plus important de se préoccuper de cette situation immorale allant à l’encontre totale de l’égalité entre les hommes et les femmes, qu’une mouvance masculiniste idéalisée par des femmes elles-mêmes apparaît sur les réseaux sociaux depuis l’investiture de Donald Trump. Ces femmes se parent comme dans les années cinquante, dans les carcans des codes de la femme très apprêtée de ces années là. Seulement le problème est bien le message qu’elles délivrent en supplément, se mettant en scène comme de bonnes ménagères, attendant patiemment leur mari au travail, préparant de bons plats, de bonnes tartes, telles des femmes au foyer au service de leur mari. Ceci est donc un message éminemment signe de recul dans la considération de la place de la femme, car plus qu’un choix personnel, il s’agit de faire passer un message de force à s’engager dans ce type de vie subordonnante.
Comparaison avec des dystopies plus récentes
Ayant détaillé à quel point les dystopies classiques avaient pu voir juste sur les dérives futures de notre société tout en ayant puisé dans le passé, il nous est possible de comparer le régime de Donald Trump à des dystopies plus récentes.
La fameuse trilogie Hunger Games de Suzanne Collins parue dans les années 2000, met en scène un dictateur super-puissant : Coriolanus Snow, comme un prédateur du peuple. Ce peuple – le plus pauvre réparti en districts – se voit contraint d’envoyer sa jeunesse participer à des jeux mortels dont un seul survivra. Ce qui semble complètement décadent avec la tranche de la population riche et protégée de ces atrocités qui s’extasie devant ce « jeu télévisé ». Quelque part, toujours dans une version plus atténuée, cela nous rappelle les discours de Trump sur Gaza, qui pense construire une rivera touristique et luxueuse, rapporteuse de bénéfices sur les ruines de la guerre6. Ou encore lorsqu’il préfère s’extasier sur sa nouvelle salle façon baroque – à savoir tout ce qu’il y a de moins culturellement baroque – et ses nouveaux rideaux dorés alors même qu’il est censé parler des offensives lancées en Iran, dans le contexte d’une nouvelle guerre meurtrière7. Donald Trump se met donc en scène comme cet homme qui cherche à construire le luxe et la beauté superficielle paradoxalement sur les cadavres et les ruines du mal des guerres.
C’est en cela qu’il semble important de toujours garder à portée de lecture la culture littéraire qui pose les mots sur ce qu’il y a de plus dangereux pour notre société comme le genre dystopique. Outre le fait d’être un roman noir, une dystopie cherche à faire réfléchir sur les causes d’une telle situation politique, sociale et morale, tout en cherchant à éclairer les points de la société actuelle qui dérivent. Car mis à part la possibilité de comparer des ressemblances déjà établies, il est important de s’inspirer des esprits ayant imaginé ce que l’on peut encore éviter, comme dans Vox de Christina Dalcher,Les Âmes de feu de Annie Francé-Harrar, dystopie environnementale, ou même la dystopie française LX18 de Kamel Benaouda. Ainsi, chaque dystopie nous rappelle qu’il ne faut pas se rapprocher de ce futur fictionnel mis en scène, ni du passé qui acte du fait que l’humain recommence sans cesse les mêmes erreurs.
1 10/06/2025 « Robert F. Kennedy Jr, limoge tous les experts d’un comité sur les vaccins » et « Complotiste, antivax, neveu de JFK… : qui est Robert F. Kennedy Jr, le ministre de la santé choisi par Donald Trump ? », Le Monde – articles dans lesquels il affirme que les vaccins sont à l’origine de l’autisme ce qui n’a jamais été prouvé scientifiquement ainsi que des théories complotistes sur le Covid 19.
2 21/03/2025 « «Trump va au-delà de ce qu’avait prévu Orwell dans 1984», assure le physicien et philosophe Étienne Klein dans Le Figaro – article dans lequel il évoque que « le réel est sommé de se taire », du fait de cette répression du langage
3 L’impératif catégorique de Kant est le suivant : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle », maxime qui fait partie des fondations la morale humaine en philosophie et qui s’impose elle-même comme une phrase universelle.
4 Analyse philosophique de Klemperer ou même de Arendt sur les glissements de sens des mots sous les régimes totalitaires des années trente ; les mots ne possèdent pas seulement leur sens premier mais bien un sens accentué, changé avec l’idéologie de servir le chef suprême et ses attentes politiques ou militaires.
5 Roman de Barjavel de 1944 qui met en scène un homme qui trouve le moyen de voyager dans le temps, et qui se retrouve notamment à une époque dans laquelle l’humain n’est qu’une sorte de ventre, un appétit insatiable sur pattes qui ne recherche que la reproduction et qui ne réfléchit pas. Ces hommes-ventres n’ont pas de ressources aussi élaborées qu’aujourd’hui puisque l’espèce humaine a alors éradiqué tous les végétaux et la plupart des espèces animales. L’être humain est ainsi soumis à son instinct et à l’immédiateté de sa condition.
6 24/01/2025 – l’AFPrend compte des propos de Donald Trump sur ce projet
26/02/2025 – vidéo de Donald Trump générée par intelligence artificielle publiée sur ses réseaux sociaux afin de mettre en scène une bande de Gaza en rivera de luxe, avec billets coulant à flot et statue en or de Trump
7 02/03/2026 – PBS News – extrait du discours de Trump préférant parler de ses rideaux dorés plutôt que de la situation de guerre qui sévit au Moyen-Orient depuis quelques jours, et des offensives qu’il a lui-même lancées
