Les mots dans le tableau

Par Ameline Bellour, Madeleine Gerber, Mina Miedema, Mélina Saysana, valorian
Photos DR
Publié le 7 juin 2024
Le vendredi 24 mai, plusieurs membres de l’association se sont rassemblées autour d’un atelier d’écriture animée par Julie Guicheteau, en Master 2 métiers de l’écriture à CV Cergy Université. L’occasion de laisser libre cours à notre imagination et de s’écouter les unes les autres.
De ce moment de partage, nous tenions à garder une trace. Les textes, trop beaux pour rester dans le coin d’un cahier ou le fond d’un ordinateur, ont été inspirés chacun par un tableau.

Je me tiens face à cette femme. Son regard se perd dans l’horizon qui se dresse face à elle. La pièce est vide. Sa robe rose descend sur le haut de ses cuisses et ses mains sont paresseusement posées sur ses jambes. À quoi pense-t-elle ? Je la regarde et je n’éprouve que tristesse. Est-elle triste, elle ? Je la regarde et je me vois. Seule, perdue, lasse. Peut-être qu’elle aussi a perdu quelque chose ? Une chose qu’elle ne pourra retrouver qu’en regardant le vague, et en s’imaginant ailleurs. Une chose dont la perte écrase son corps, et s’encre dans le mien.
Ameline Bellour

Le 4 juin l’artiste se réveillera. Ouvrira son ordinateur. Et là face à son écran, condensé de vœux, de rêves, de textes à moitié écrits, de lettres à moitié pensées, il fera face à l’échec. NON. Yeux écarquillés. NON. Crispation des mains qui tiennent les cheveux par poignée. NON. Sourcils d’incompris. NON. Moustache défaitiste. NON. Posture dramatique. Car aujourd’hui MonMaster a scellé le sort de l’artiste. Il l’a rangé dans ce tiroir inconfortable réservé aux troubadours ratés. Aux cigales chantantes. Aux rêveuses désillusionnées. Retour à la case départ du jeu de loi de l’avenir. Se figer en statue de sel rien qu’un instant, pour s’apitoyer sur son mauvais sort.
Madeleine Gerber

Claude Monet, 1875
Du bleu partout ! Sur la chemise du petit garçon, entre les plis de la robe, sur le chapeau de la femme au parasol, et bien sûr dans le ciel. Et même sur les nuages.
Et oui peut être qu’il y a un peu de vert, mais il est presque bleu. Libre et apaisé.
Du bleu, comme les murs de ma grand-mère aux Pays-Bas, comme les yeux de mon père et de ma sœur, comme la chemise de ma mère.
Du bleu partout ! Comme chez moi.
Mina Miedema

Je rame, et je rame.
Depuis des années, sans m’arrêter.
Perdue au cœur de ce bleu infini, qui s’étend au-dessus, et au-dessous de moi.
Petit être au souffle exaspéré, épuisée d’avancer sans trouver les couleurs promises.
On m’avait pourtant appris que la patience m’amènerait à comprendre, à apprivoiser les vagues d’incertitudes qui submergent mon cœur défaillant.
Et me reviennent toujours en pleine face.
Car la mer est sans empathie pour les âmes ayant cherché à se perdre, à quitter la terre ferme pour voguer à la rencontre de leurs rêves fantômes.
Mais alors, sans que je m’en aperçoive, sans que le cliquetis de mon horloge brisée ne puisse s’affoler à nouveau…
Les lumières se remettent à danser.
Devant mes yeux, du jaune, du rose, du vert… se rencontrent, s’effleurent, dans un ballet miraculeux.
Et à mes côtés, tu apparais finalement.
Tout ce que je connais du monde change irrémédiablement, dès lors que tu incites mon regard à contempler notre avenir. Si au début je ne perçois que le ciel vide, toi, tu n’hésites pas à pointer le plus important : l’infinité ne demeure pas obscure, elle s’empourpre.
L’horizon trace une ligne d’espoir.
A la lueur du coucher de soleil, je me retrouve donc face à la plus belle, et à la plus dévastatrice des œuvres oubliées : le tableau même de mon innocence retrouvée.
Mélina Saysana

Le Louvre possède bien des secrets dont seuls certains élus peuvent en comprendre l’étendue. Les restaurateurs, ces artistes réanimant l’inanimé à cet état d’entre-deux qu’est représenter la vie sans pour autant en faire partie. Le personnel de nettoyage, passant les heures les plus silencieuses en compagnie de la Paix, de Vénus et de la Liberté. L’enfant qui, ne regardant pas ses environs, bouscule les autres visiteurs car les plafonds sont toujours plus impressionnants quand ils nous sont très éloignés. Ce sont eux, les élus du quotidien, qui voient les œuvres seulement pour ce qu’elles sont, soulagées enfin de la pression des visiteurs qui les admirent.
C’est donc avec cette certitude de n’appartenir qu’à la vague incessante de visiteurs naïvement ébahis que je voyage entre les peintures, les vases, les époques et leurs croyances. Pourtant, à bout de souffle à cause du vacarme satisfait des visiteurs et la lumière artificielle occultant la beauté du chiaroscuro naturel, au moment même où je m’apprête à me perdre dans les couleurs et les coups de pinceaux d’un énième tableau de maître, je me fixe sur mes pieds lourds et reste immobile le temps d’un soupir devant ce pan de mur.
Le cartel m’informe qu’il s’agit là d’une jeune femme, noyée à cause de ses croyances qu’elle a refusé d’abandonner. On me dit que je regarde la mort, le sacrifice symbolique d’un pour renforcer la croyance de tous les autres. Pourtant, à cet instant précis, je vois le répit. Elle vient de lâcher son dernier souffle, mais ses joues sont toujours rosées et sa peau regorge de vie. Elle flotte, car la force de ses convictions n’a pas suffi pour nager jusqu’à la rive. Malgré tout ça, je la vois heureuse, je la ressens sereine enfin. Ses mains sont nouées mais je la comprends libérée comme aucun n’a pu avant l’imaginer. Et ce halo couronnant son visage, sa dorure flottant sur un fond d’abysses ; il représente sa divinité, sa gloire, son apothéose. Mais moi, je la vois mortelle et éphémère. Je vois l’échec d’avoir cru jusqu’à la mort, éteignant ses croyances à l’instant même où ses paupières se sont fermées pour la dernière fois.
D’un coup, on m’interpelle ; la visite n’est pas terminée. Alors, laissant mes yeux glisser sur ces flots ténébreux et oubliant cette inondation d’émotions, je pars et elle reste ici. Reprenant mon souffle, j’ouvre mes yeux et me prépare à la prochaine fois que je ressentirais ainsi ses sentiments profonds. La réponse m’apparaît futile, puisqu’ils reviendront sous peu ; il n’y a que quelques pas jusqu’au prochain tableau.
valorian