Arras : quand la frite n’est pas au rendez-vous

Par Mina Miedema et Madeleine Gerber
Publié le 19 novembre 2023
Photos © Mina Miedema © Madeleine Gerber
Le sept octobre dernier, Mina et Madeleine se sont lancées dans un nouveau projet d’envergure : capturer les instants bénis du championnat du monde de la frite à Arras. Mais leur périple, plein de rebondissements, ne les a pas menées là où elles s’y attendaient…
Le démarrage catastrophique de cette journée annonçait déjà la couleur de ce que nous appelons maintenant, entre nous, la « catastrofrite ». Ce samedi noir commença avec une panne de réveil de Mina, puis une annulation de train pour Madeleine. Cette dernière échappa de justesse à une amende pour ne pas avoir racheté un nouveau billet, grâce au délit de faciès, dont fut victime un fraudeur dans le wagon. Enfin réunies à Arras, les deux amies se dirigèrent vers l’épicentre de l’évènement, suivant les odeurs de graisse et de transpiration. À ce stade, elles ne savaient encore rien du malheur dont elles seraient les victimes.

Déception sur déception
Se frayant un passage dans les rues bondées, nous fanfaronnons dans nos micros, persuadées d’enregistrer le podcast du siècle. Soudain, nous apercevons au loin deux princesses qui font des photos avec des enfants. Madeleine, n’ayant jamais connu la joie d’un Disneyland, veut sauter sur l’occasion. Mais le temps d’enlever son pull pour dévoiler son t-shirt L’ouvreuse, il est déjà trop tard. Les princesses, mirage trop vite évanoui, mémoire d’une enfance oubliée, symbole de l’aliénation féminine, s’étaient noyées dans la foule.

Grâce à notre sens de l’observation aiguisé, nous remarquons que de nombreuses personnes sont dotées du même tote bag jaune, à l’effigie de la frite. Ni une ni deux, nous remontons la piste jusqu’au stand qui distribue les sacs de toile à la qualité médiocre, mais à la haute portée symbolique. Comble du malheur, il n’en reste plus un seul ! Notre amertume se trouve amplifiée quand nous prenons conscience que dans ces tote bags se trouvaient des sacs à patate. Voilà qui, aux yeux des étudiantes que nous sommes, aurait servi à nous sustenter la semaine durant.



Lassées de toutes ces déconvenues, nous nous rendons à un stand photo qui a l’iconique baraque à frites Momo pour décor. Les deux tirages mal cadrés nous mettent du baume au cœur, malgré la présence d’une personne tierce dans le champ. Six euros dépensés pour quelques instants de bonheur ; le capitalisme dans toute sa splendeur.

Cela ne fait même pas une heure que nous sommes au cœur des festivités et pourtant, notre énergie et notre enthousiasme sont vite redescendus. Les trois heures de sommeil de la veille n’y sont pas étrangères. Nous nous mettons alors en quête d’une place assise et d’un verre pour nous remettre d’aplomb, loin de l’agitation « frénéfrite » de la place.
Le mythe s’effrite
Pourquoi venir au championnat du monde de la frite ? Certainement pas pour les résultats. Mais plutôt pour attester de la qualité des frites de la ville. Pour remplir notre devoir, nous patientons une heure durant, dans la queue de la Friterie arrageoise. L’attente s’étire, mais la promesse de belles lamelles de patates frites nous fait tenir. Quelle ne fut pas notre surprise, au moment de passer commande, d’apprendre qu’il n’y avait plus assez de frites ! L’homme devant nous ayant commandé des cornets pour tout un bus. Nous essayons de négocier, mais la vendeuse, sans pitié, nous refuse ne serait-ce qu’une petite frite si nous ne consommons pas autre chose avec. Sous le choc, nous discutons de la marche à suivre de retour dans la rue.

Comme toutes journalistes qui se respectent, nous décidons de ne pas nous laisser abattre et de réitérer l’expérience. C’est à la Friterie Meunier que nous repassons une heure dans la queue, la boule au ventre à l’idée que la malchance puisse s’abattre à nouveau. Cette fois, le jeu en vaut la chandelle. Nous repartons avec un kilo de frites pour six euros, le cœur battant. Les frites sont bonnes. Excellentes même en comparaison des frites froides que Madeleine a récupérées sur le comptoir, pour tromper l’attente.
Un repos bien mérité
Nous nous rendons chez la grand-mère de Mina pour manger tranquillement ce qui est devenu notre goûter. Le cornet est si grand que nous ne parvenons pas à tout finir. Madeleine remportera le tout avec elle à Paris, tel un trophée qui se révèle moins bon réchauffé.



Nous décidons de ne pas retourner sur la place pour l’annonce des grand·es gagnant·es. Ce championnat, nous ne voulons plus y être mêlées. Nous choisissons l’option sieste pour le reste de la journée, fatiguées de cet enchaînement de déconvenues.

Nous oublions, le temps d’un rêve, l’argent et le temps dilapidés. Arras nous avait tant promis et nous laisse désappointées. Dans notre sommeil, le sel de nos larmes rappelle à notre inconscient la saveur réconfortante de ces frites durement méritées.
« Ô frite,
Madeleine gerber
Tu te pavanes
Nous sommes damnées.
Aucun mérite,
Plus une seule vanne
Nous sommes trompées. »