Pour une réhabilitation de Her Private Hell

Par Aurélien Mikhailitchenko
publié le 27 novembre 2026

Depuis le 23 septembre on peut découvrir en salle Her private Hell.
Nouveau film du réalisateur Nicolas WindingRefn.
Une découverte que L’Ouvreuse ne vous recommande pas, sous la plume de notre journaliste.

L’année 2026 a connu le retour sur le grand écran d’un cinéaste parti depuis 10 ans : Nicolas Winding Refn (dit « NWR »). Le 23 septembre sortait son dernier-né Her Private Hell et son parcours est on ne peut plus désastreux. Lors des projections cannoises, la légende raconte que la Croisette désertait peu à peu la salle de consternation ou alors gloussait comme nous nous moquons d’un nanar. C’est dire comment le film est mal parti… La suite n’a pas été plus glorieuse car le long-métrage n’a rapporté que la maigre somme d’un million deux cent quatre-vingt-douze mille deux cent quatre-vingt-dix-huit dollars1 (1,292,298$) qui, rapportée à un budget d’environ huit millions, en fait un échec commercial cuisant. La réception critique a tourné à la Bérézina avec une quasi-unanimité sur la nullité du film dont nous pouvons souligner la moyenne Letterboxd (basée sur environ trente-cinq mille avis) de 2,2/5, c’est-à-dire en dessous l’unanimement considéré comme horrible Suicide Squad de David Ayer. Par exemple, Simon Riaux, dans l’épisode du podcast Réalisé sans trucage daté du 25 septembre dernier (à 47:16), a avoué : « C’est tellement nul que je n’arrive pas à m’agacer ». Bref, nous avons assisté à un désastre. Cependant, je ne suis pas d’accord ! Je partais pourtant préparé par cette aura négative entourant l’œuvre. Pour autant, je ne crie pas au chef-d’œuvre, simplement à une incompréhension. Avec ce papier, il ne s’agit pas de convaincre que tout le monde s’est trompé sur le film, parce que l’intelligence collective a toujours quelque chose de vrai. Il s’agit de faire un plaidoyer pour un long-métrage lynché. Attention, l’œuvre sera divulgâchée…

Nicolas Winding Refn est mort, vive NWR !
« Que s’est-il passé ? » est une question qui s’impose. En effet, comment sommes-nous passés de Drive à Her Private Hell ? D’un conducteur mutique bloqué dans un engrenage mafieux dans un Los Angeles crépusculaire à une fable onirique autour d’actrices dans une mégalopole hors du monde ? Voyons ce qui est arrivé.
Tout commence avec Drive. Lors de sa sortie en 2011, un classique naît instantanément ou, a minima, il marque les esprits : prix de la mise en scène à Cannes avec un succès public et une bonne critique. D’ailleurs, lecteur, tu en as sûrement fait les frais. Nicolas Winding Refn est subitement porté aux nues, lui, réalisateur danois aux budgets modestes, est reconnu par ses pairs. Cela a de quoi changer un homme, et c’est ce qui s’est passé. Ses chevilles et sa tête se sont gonflées et de fait il s’est envolé, il s’est couvert d’un manteau d’orgueil et s’est convaincu qu’il disposait d’un très grand génie. Du moins, il s’agit de ce que produit le persona qu’il a choisi d’incarner ; nous ne pouvons que spéculer sur sa véritable personnalité.

La mue a été rapide, comme en témoigne son film suivant Only God forgives. Là où Drive brillait par son efficacité narrative rognée à l’os créant une histoire claire, limpide et soutenue, nous pouvons voir dans Only God forgives le verso de tout cela. En premier lieu, le changement thématique du film par rapport à son aîné : exit une aventure quasi-mythologique mélangeant amour et violence pour une analyse beaucoup plus psychanalytique à propos de la relation du héros à sa mère et aux attentes de cette dernière. Puis, arrive la façon de dérouler le récit qui, à l’opposé de Drive, privilégie un temps long et silencieux cherchant à nous immerger dans une atmosphère. Tout ceci aurait pu être réussi si le long-métrage proposait un sens à tout ce qu’il dépeint ou si ce sens n’était pas si cryptique car en l’état nous visionnons le film et nous n’arrivons à rien de concluant. Le film tisse une toile qui semble ne mener nulle part ; du moins pour le spectateur qui ne fournit pas un grand effort d’interprétation en y mêlant beaucoup du sien et peu de la pellicule elle-même. Le résultat est parfaitement cohérent avec la méthode particulière de NWR, employée sur le tournage qui peut se résumer trivialement en « T’inquiètes, frère, je gère »2. Il faut comprendre que le réalisateur laisse vagabonder son inspiration sans une base ferme sur laquelle s’appuyer, il suit le fil de sa pensée. Par conséquent, il est cohérent qu’en ressorte une œuvre inaccessible et décousue parce qu’elle est la mise en forme la plus proche possible de l’intimité d’une conscience. Fatidiquement, la proposition a laissé une bonne partie du public sur le carreau dont votre serviteur. Ayant été un très timide succès financier, ne rapportant qu’environ deux fois sa mise3, et critique, comme en témoigne la critique du média Écran large qui propose deux visions du film pour aboutir à un tiède 3/54.
Enfin, son avant-dernier film en date, The Neon Demon, conclut le changement de peau. NWR s’enferme dans un quasi-solipsisme (dans un sens figuré). Il n’est plus question de proposer quelque chose au spectateur, il est question de porter à l’écran ses névroses ni plus ni moins (geste amorcé par le film précédent). Pour être franc, c’est le véritable film de rupture avec le réalisateur. L’objet pousse à l’extrême ce qui singularisait Only God Forgives. L’histoire… quelle histoire ? Passée une demi-heure, nous entrons dans ce qui aurait pu être un Mulholland Drive dans la mode si la prétention ne s’invitait pas d’elle-même pour singer une profondeur abyssale à un film d’une grande simplicité sur son message : le star system ou show business réifie ses membres et d’une certaine manière les « mange » par l’aliénation. Malgré cette simplicité, il aurait pu y avoir une forme qui nous transmet ce message d’une façon nouvelle ce qu’essaye le cinéaste mais son égo le handicape en forçant une mise en scène volontairement abstraite et dans l’étirement du temps pour aboutir à rendre cryptique un sens banal, sans compter les très réguliers (voire le film dans son entièreté) passages stylisés pour le style dont nous ressentons la fierté mal placée ; nous mentionnerons comme exemple paradigmatique la scène pivot du défilé où pour exprimer la joie

qui va devenir dépendance à la satisfaction du public et des projecteurs, l’homme derrière la caméra tente une hypnose du spectateur à coups de « tri-force » et de réflexion du personnage dans de la glace tout ceci éclairé par une lumière bleu foncé puis rouge foncé. En somme, un navet, du moins pour celui qui manie la plume. Nous assistons à la renaissance de l’auteur qui désormais fait des films pour lui-même avec ce que cela comporte de radicalité. Naturellement, le film a profondément divisé et nous prendrons comme exemples l’opposition entre Le masque et la plume dont l’un des chroniqueurs dit que le film est « complètement raté » (les autres critiques sont plus tempérées bien que toujours négatives) et l’avis de Simon Riaux pour Écran large qu’il résume comme ceci : « Vénéneux, retors, et cruellement drôle, The Neon Demon est un uppercut esthétique inclassable, parfois déconcertant, toujours jubilatoire. ». Côté public, le film n’engrange que la moitié de sa mise avec trois millions et demi de dollars5. Un schisme s’est produit.
Que faut-il retenir de tout ça ? Que Nicolas Winding Refn a changé après le succès surprise de Drive pour prendre un tournant que certains diront (à raison) « nombriliste » par une révolution dans sa mise en scène et dans le fond de ses films. Le tournant radical a pu déplaire mais la chose reste ce qu’elle est : l’ancien auteur est mort au profit d’un nouveau. L’affaire est scellée comme une mine après un écroulement. Il ne faut donc pas, comme le dit bien Victor Bonnefoy6, rechercher une continuation spirituelle de Drive ou Bleeder parce que cela n’est plus ni ce qu’il fait, ni ce qui l’intéresse. NWR s’est tourné vers autre chose et, en acceptant cela, nous pourrons alors juger le film comme il se présente plutôt que de coller sur lui des attentes qui n’ont plus de sens. Il faut ouvrir son esprit à ce genre de cinéma pour avoir la possibilité de profiter de l’expérience sinon nous allons nous retrouver extérieurs à ce film et n’y voir que du ridicule et du risible pour ne le considérer que comme un navet, au mieux un nanar. Et ce geste se trouve fondamentalement nécessaire face à chaque œuvre d’art : il faut appréhender la chose selon la manière dont elle se présente plutôt qu’à la façon dont nous voulons qu’elle soit. Or, pour moi, ce geste n’a pas été fait par une partie des critiques et spectateurs qui, sans aucune mauvaise foi de leur part, ont recherché quelque chose que le métrage ne leur a pas offert. Je n’irais pas jusqu’à dire NWR « injustement incompris » parce qu’il s’est déjà fourvoyé, nous l’avons vu, et que son comportement face à la foule n’attire pas la sympathie à son égard. Néanmoins, effectuons ce travail d’ouverture pour voir ce peut valoir Her Private Hell.

Ni un navet, ni un nanar, ni un chef-d’œuvre

Et surprise ! Si nous sommes le public (ou que l’on se force à l’être), Her Private Hell devient une proposition plus que correcte. Notons que si nous sommes le public cible, nous ne sommes pas conciliants pour autant.
En premier lieu, Nicolas Winding Refn atteint une nouvelle strate dans son abstraction : il fait un conte. Il choisit délibérément de ne plus s’inscrire dans un quelconque rapport au réel dans la logique qui conduit son récit et les rapports entre les personnages. Le geste est salvateur grâce à son effet libérateur sur l’écriture du cinéaste d’une part et l’appréhension du long-métrage par le spectateur d’autre part. NWR peut s’autoriser à raconter ce qu’il veut de la façon dont il le souhaite, n’étant plus bridée d’une quelconque manière par ce qu’exige la réalité : cela se voit notamment avec l’architecture extérieure où figure une sorte de panthéon en haut d’un gratte-ciel ou la manière de tuer de l’antagoniste (le leather man) qui est d’ouvrir à bout de bras les cages thoraciques depuis l’arrière du corps. Il n’est plus frustré d’une position inconfortable et peut proposer une vision à laquelle nous pouvons adhérer ou pas mais pleine, unique et cohérente qui donc peut susciter de nouveau un intérêt pour ce cinéaste. Ensuite, le spectateur est prévenu dès les premiers moments du caractère fantasmé (et fantasque) de l’action : il peut alors accepter avec facilité l’armature non-conventionnelle et onirique du film sans qu’il puisse y avoir une trahison vis-à-vis de ce qu’il connaît, comme c’était le cas dans The Neon Demon dont la moitié des scènes semblait n’avoir aucun sens justement à cause de ce rapport au réel entretenu par le spectateur. Nous ne citerons, en ce sens, que le cannibalisme, dont la symbolique est pertinente mais ne correspond absolument pas à notre logique7. Parce que nous (en tant que spectateurs) ne sommes plus dans le réel, nous pouvons accepter à bras ouverts l’univers et les personnages du film sans nous en remettre à une sacro-sainte réalité et nous laisser porter par notre sentiment : il n’y a donc pas lieu, outre-mesure, de critiquer l’absence de vraisemblable. L’abscons devient acceptable dans la mesure où il est la manifestation concrète de l’allégorie qu’est thématiquement le long-métrage.
Les critiques reprochent unanimement une fondamentale vacuité à Her Private Hell. Selon eux, soit le film ne raconte rien, soit il est idiot8. Il parlerait de façon adolescente du complexe d’Electre ; soit, accordons-leur ce point parce que le film prend une forme allégorique proche du conte et se livre alors à de multiples interprétations qui se valent. En effet, nous suivons des jeunes femmes (pour ne pas dire « filles ») qui recherchent l’amour d’un homme qu’elles nomment « daddy »9. D’autant plus que cette dernière interprétation est renforcée par le récit parallèle à propos d’un père qui recherche son infante dans les bas-fonds japonais. Et de ce point de vue nous ne pouvons que relever la profonde vulgarité de la mise en forme et le discours

misogyne (et patriarcal) qui en découle ; ne soyons pas de mauvaise foi et accordons la validité de cette exégèse. Cependant, il ne s’agit que d’une interprétation possible à laquelle nous en avons une plus originale (à notre connaissance) à substituer.
Selon nous, le long-métrage comme The Neon Demon, traite du rapport au succès et à la célébrité à travers un prisme très critique. Nous voulons, comme preuve de son existence, que nous arrivons, sans extravagance, à la suivre tout le long de l’œuvre. En premier lieu, il faut voir Jonnhy « daddy » Thunders comme l’incarnation de la célébrité et du succès public, ceci est la clé de compréhension qui nous sert de socle. Nous avons par conséquent trois relations à celui-ci : Elle, sa fille, qui a connu le succès et est devenue ce qu’elle est grâce à lui ; Dominique, sa femme actuelle, qui connaît le succès en ce moment ; et Hunter qui veut le connaître. S’explique d’elle-même la conflictualité centrale entre Elle et Dominique, la première voulant retrouver grâce à celui qui la fait vivre et ne voulant pas partager la place tandis que Dominique est plus prévenante à son égard et par son statut même a un rapport beaucoup plus sain avec le succès. Avec cette théorie, le tueur du film, le leather man, se comprend comme l’anonymat s’abattant sur les personnes amoureuses du succès, qui vivent cet échec pareil à une mort et son modus operandi est une illustration particulièrement sarcastique de la vacuité de ces personnes qui vident leur propre fond au profit d’une apparence délicate. Dans la même veine, l’histoire du « Private K » (subtile référence à Kafka) recherchant sa fille se voit comme un miroir au parcours d’Elle : nous ne sommes plus dans une chasse au succès mais dans un retour à la vie normale. Comme Jonnhy Thunders, K est un père mais au lieu que son engeance le recherche, il recherche son engeance. K ne représente pas le succès mais au contraire le plaisir de l’anonymat comme l’évoque son absence de nom, toute sa quête consiste à faire sortir son enfant de « son enfer » qui est la vie de star selon notre direction. Le monde du show business n’est plus incarné par des gratte-ciel reluisant de splendeur qui montre toute la jouissance que ce monde procure, mais par là même toute sa facticité, il est représenté par l’obscurité, la criminalité et la saleté du Japon réifiant alors toute la pourriture intérieure de ce système et le réel point de vue de NWR sur celui-ci. Mais K ne retrouvera pas sa fille, il commence à devenir le Leather man, insatisfait de retrouver la personne qu’il a connu auparavant, il se venge en essayant de détruire le show business. Cependant, il se retrouve enfermé dans une cage de verre, impuissant, ne pouvant ni sauver sa fille du tueur ni détruire ce léviathan contemporain. L’image de la cage de verre est bien choisie parce qu’elle fait croire qu’il est libre, qu’il peut agir mais ceci est un mensonge. Nico devient, selon ce prisme, les dérives comportementales permises par la puissance qu’apporte la célébrité, il est la corruption qui vient s’emparer des esprits jouisseurs et c’est pour cela qu’on le honnit publiquement comme le fait « daddy » mais que l’on vient toujours à lui. NWR cherche à montrer l’hypocrisie de ce système dont l’acmé intervient avec la mort de Hunter où la jouissance d’Elle l’empêche de voir le meurtre commis en face de ses yeux, littéralement, elle tourne le dos : il y a une entente cordiale mais au fond, chacun pour soi. Vient la fin, qui nous explique le parcours de la protagoniste : accepter que l’anonymat n’est pas une fatalité. Par le mise à mort du Leather man, elle accepte sa peur de redevenir personne et dans le même temps est la seule en vie : elle a gagné, sa gloire est à son zénith (d’où le mouvement vertical du dernier acte) mais face à elle se tient l’Ambition incarnée par Ms. T et Ms. S qui lui proposent, pour rester au firmament, de prendre la place de celui qu’elle vient de tuer pour rester à ce firmament. Nous ne savons pas son choix. Fin. Fort de cette analyse, nous affirmons que le film a un sens profond bien que son message soit à la fois banal et une resucée de The Neon Demon.
Tout l’intérêt du film tient à la mise en scène qu’insuffle l’auteur et aux visions puissantes qu’il met en forme, nous ne développerons pas ce point parce qu’il n’est pas celui le plus critiqué. Nous ne développerons pas plus la partition de Pino Donaggio considérée par la plupart comme d’excellente facture. Mais développons succinctement un autre intérêt du film. Avons-nous vu récemment un giallo ? « Oui » me répondrez-vous en me citant Dark Glasses ou Un couteau dans le cœur et vous auriez raison. Avons-nous vu jamais un giallo réalisé par un Danois ? Ça jamais. Rien que pour la vision qu’apporte NWR à ce genre, Her Private Hell justifie son visionnage et intérêt. Nous avons un objet protéiforme où le drame, l’action, la science-fiction, le conte et le giallo se mélangent. Il est une sorte de néo-giallo lynchéen avec une facture technique impressionnante. Certains pourront (et ont dit) que cela ressemble à un fatras mal digéré d’influences, certes, nous pouvons leur accorder ce point. Mais même dans ce cas il devient un
O.V.N.I (au sens figuré), une bizarrerie, une bête de foire qui suscite un intérêt par sa difformité ; et juste pour ceci, le film n’est pas à oublier ou à ignorer. Il est quelque chose que nous n’avons jamais vu, peut-être n’était-ce pas à faire, mais les limites de l’imaginaire cinématographique ont été repoussées, en bien ou en mal selon qui le considère, justifiant par là son existence ainsi que sa réhabilitation pour ce fait.
Nonobstant les défenses avancées, force est de noter les réels défauts de ce long-métrage. Les critiques n’ont pas tort de relever la misogynie du film, elle est effectivement bien présente. Loin de nous la mauvaise foi de la dire inexistante parce qu’une scène assimile les protagonistes féminines à des « chiennes » comme les grecs faisaient pour Hélène de Troie. Notons aussi le regard particulièrement réificateur et sexualisant dont Hunter est la plus parfaite illustration en étant une blonde écervelée qui n’apparaît à la caméra que comme un morceau de viande. Il ressort de ce film une véritable haine des femmes tour à tour putains, traîtresses, sadiques, éternelles mineures ou potiches ayant besoin d’un homme. C’est un fait que l’œuvre prône une vision particulièrement dégradante du Beau sexe. Néanmoins, nous tempérons cette misogynie en ne la disant pas
« crasse », nous entendons signifier qu’elle est la manière choisie pour représenter ce système que le réalisateur et scénariste déteste profondément. Il fait alors des femmes les instruments d’un système dont il veut faire du mal. Nous ne défendons pas la misogynie du film, soulignons-le encore une fois, nous disons simplement qu’elle est cohérente sur le plan thématique avec le discours sous-jacent de celui-ci, nous ne disons pas qu’elle est justifiable ni qu’elle est bonne (loin de là) mais qu’elle sert le propos : dénoncer la célébrité et son système perfide, NWR a choisi des personnages féminins détestables qu’il met en scène avec une profonde colère. Néanmoins, la solution de battre le mal par le mal ou le feu par le feu a ses limites.
Pour terminer notre propos, discutons du ton du film. Nous sommes confrontés à un sérieux constant : le réalisateur croit entièrement à ce qu’il nous représente et croit trop en son intelligence contre son propre bien. C’est d’ailleurs ce premier degré constant qui en fait pour certaines personnes un véritable nanar. En effet, même pour moi, rare spectateur entraîné par la beauté et l’allégorie tissée avec une véritable sincérité, la barre du ridicule et du risible a été plusieurs fois franchie. Nous avons pêle-mêle la séquence des surimpressions et fondus au milieu du film pour signifier le mal-être d’Elle et la confusion qui règne dans son esprit ruiné par la musique qui en rajoute (pardonnez-nous l’expression) « des caisses ». Évidemment, le fait que toutes les filles appellent Jonnhy Thunders « daddy » avec un grand sérieux et un amour candide ; le fameux passage où pour fêter un anniversaire les trois protagonistes imitent la chienne, aboiements compris ; et concluons par la mise à mort de Hunter qui aurait pu être, sans ironie, percutante si la mort n’était pas assimilée à un orgasme, s’il n’y avait pas le « daddy ! » et si l’accord de harpe n’était digne d’un alléluia. Nous avons aussi un usage de la symbolique allant du balourd, concrètement une hache de guerre pour signifier le conflit entre Elle et sa belle-mère, au « bien vu », la piqûre de l’aiguille provoquant le succès pour signifier le sentiment latent de manque qu’éprouve l’ambitieux. Le ridicule sort naturellement le spectateur du film. Il est la conséquence de l’évolution du réalisateur comme nous l’avons évoqué plus tôt. La prétention du cinéaste, qui imagine ses idées incroyables ou révolutionnaires, est à la fois un fardeau et une grande qualité. En l’occurrence, elle mène à ses moments risibles au possible ainsi qu’à ce sentiment, pouvant être désagréable, que le film nous hurle : « Regarde-moi, je ne suis pas trop beau et intelligent ! » mais dans le même temps sans cette prétention nous n’aurions aucune des saillies cinématographiques et allégoriques qui rendent à notre avis le long-métrage intéressant.

Concluons. Nicolas Winding Refn signe avec Her Private Hell son retour à notre avis. Au cours des quinze dernières années, il a changé pour prendre une direction radicale laissant place à l’abstraction et à une esthétique néon convoquant des influences du giallo notamment. NWR est devenu prétentieux certes, mais son cinéma n’en reste pas moins intéressant si l’on fait effort de le prendre pour ce qu’il est : de l’allégorie pas toujours transcendante mais portée par une direction visuelle forte. Et c’est avec son dernier-né qu’il parvient à véritablement tisser quelque chose de concluant avec une signification qui se tient de bout en bout tout en n’oubliant pas de fournir un spectacle pour les yeux et pour l’esprit qui n’aurait pas saisi le sens profond. En ce sens-là, le cinéaste revient selon nous vers le public d’une manière détournée lui permettant de conserver sa démarche nouvelle. Mais cette réussite n’est pas sans défauts qui résultent du caractère nouveau du réalisateur. Le film est profondément ridicule et même avec bonne foi nous ne pouvons pas faire abstraction de ceci et il est très misogyne quand bien même cela est thématique à ce propos, cela ne justifie pas de s’abattre sur la femme d’une pareille manière. Et quand bien même nous posons que l’allégorie tient, elle n’est pas d’un grand intérêt idéologique. Pour ces raisons nous sommes pour la réhabilitation de Her Private Hell, non pas en tant que chef-d’œuvre, mais en tant que bon film annonçant le renouveau d’un cinéaste que nous craignions mort et enterré.

1 Selon l’agrégateur de données Box-office Mojo : https://www.boxofficemojo.com/title/tt36629665/
2 Voir sur ce point du documentaire de son épouse Liv Corfixen : My Life directed by NWR (21:18).
3 Selon l’agrégateur Box-office Mojo : https://www.boxofficemojo.com/title/tt1602613/
4 Only God Forgives : critique pour ou contre : https://www.ecranlarge.com/films/critique/900299-critique-only-god-forgives
5 Selon l’agrégateur Box-office Mojo : https://www.boxofficemojo.com/release/rl3833562625/
6 Voir l’épisode du Pire podcast cinéma du 23 septembre 2026 (time code 14:50 – 15:40)
7 Pour creuser le sujet, voir le commentaire sur le « vraisemblable » d’un récit selon Aristote depuis La Poétique dans Temps et Récit (I).
8 Par exemple, l’épisode consacré du podcast Furyosa (mettre le time code).
9 Phrase reprise presque mot pour mot de l’épisode du Pire podcasr cinéma sus-mentionné (13:00 à 13:05)

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