La femme instrument

Par Suzanne Brière
Illustration ©Claire Boyer
Publié le 18 mars 2025
Dans l’imaginaire tout est permis. Humaine polymorphe, rouages chantant et âme de bois poli. Le temps de cinq minutes, on plonge dans le monde des histoires. Enveloppé·e par d’autres mots que ceux de notre quotidien, porté·e par le bercement de la femme instrument.
Florence arpente les couloirs du musée, une petite lampe à la main. Sa silhouette allongée se faufile entre les sculptures de marbre. Vous êtes resplendissante ce soir ma chère ! À l’étage supérieur, la jeune femme salue d’un geste de main les portraits de la galerie. Pas trop froid par ce temps ? Plus loin, dans la collection des natures mortes, Ils vous ont encore eu perdrix. Il faudra voler plus vite la prochaine fois ! Au bout du couloir, elle débouche sur une petite salle, le cabinet photographique. Sur les murs, tous les regards la fixent. Sauf elle. Elle lui tourne le dos, toujours. De son regard, Florence en dessine les courbes, la nuque, les épaules arrondies, jusqu’en bas de la colonne vertébrale. Et puis il y a deux trous noirs qui la fascinent, tout en bas du dos. Deux ouïes qui rappellent chaque soir à Florence qu’elle n’en a pas. Quand est-ce que vous allez me montrer votre visage ?
– J’attendais que tu me poses la question.
Dans un mouvement de recul, Florence laisse tomber sa lampe. Dans la pénombre, la voix retentit de nouveau.
– Excuse-moi si je t’ai effrayée.
Silence.
– Es-tu redevenue muette ?
Silence.
– Ou bien es-tu sourde ?
– Je l’étais.
– Muette ?
– Sourde.
Le rire amusé de son interlocutrice fait frissonner les tympans de Florence.
– Continuez de parler s’il vous plaît.
– Alors tu ne veux plus voir mon visage ?
– Non. Pas encore. Je veux entendre votre voix. Parlez-moi de vous.
– Mon père était un drôle de bonhomme. Très ingénieux. Très seul. Après avoir dédié sa vie à un travail insignifiant, il se retira dans une vieille bâtisse. Une ruine à vrai dire. Sous les toits, il installa un atelier. C’est là que je suis née. Durant une nuit d’hiver glaciale, de ses longs doigts osseux, il m’assembla minutieusement. Engrenages complexes, carcasse d’un vieux violoncelle, il façonna la chair de ma silhouette et les traits harmonieux de mon visage avant de m’animer d’un simple tour de clé. Dans un grincement, mes paupières se sont ouvertes, mécaniques. Avant même que je n’eus le temps d’ouvrir ma bouche, la machine s’était mise en marche. Au fond de moi, je sentais les rouages s’entrelacer, remonter le long de ma colonne vertébrale, gratter le fond de ma gorge et brûler ma bouche. De mes entrailles s’échappa un flot de mélodies inarrêtable. Les premiers mots qu’il m’a adressés résonnent encore en moi. Dès que ton regard en croisera un autre, tes mots céderont leur place à une mélodie inévitable et incontrôlable. Ton corps-instrument se mettra en marche, frottera tes cordes et de ta bouche s’échapperont des notes de musique. Cela ne cessera que lorsque tu rompras le lien visuel. Pendant longtemps, il évita mon regard, conscient du mal être que ma condition provoquait chez moi, mais trop satisfait de son invention et de la compagnie que je lui apportais pour corrompre mon mécanisme. Et puis un jour, il disparut. Je l’ai attendu, hantant les couloirs labyrinthiques du manoir, croisant mon propre regard dans les miroirs pour rompre le silence. Au bout de quelques mois, la solitude m’avait assailli et je comprenais enfin pourquoi il m’avait fabriqué. Mes engrenages commençaient à rouiller. Personne à qui parler. Personne à écouter. Un matin, en lisant le journal, mes yeux s’attardèrent longuement sur une illustration. Un couple d’acrobates y jonglait avec des étoiles. L’annonce en-dessous mentionnait une adresse et une date. Le lendemain soir, je me tenais au pied d’un chapiteau, rayé de bleu et d’argent. Une heure plus tard, j’étais embauchée. Le mois suivant, les ouïes de mon dos figuraient sur toutes les affiches, j’étais leur nouvelle vedette. À la tête du cirque trônait un couple mal assorti. Elle, vivait dans une baignoire sur roulettes. Silencieuse, seul son visage androgyne, aux écailles verdâtres émergeait de l’eau trouble nous fixant de ses yeux vitreux. Lui, était bruyant, amusant, charmant. Il faisait pousser dans le creux de ses mains toutes sortes de fleurs et de plantes exotiques dont il ornait le cirque et les chevelures des femmes qu’il séduisait inlassablement. Sous le chapiteau, les numéros s’enchaînaient devant les regards effrayés des spectateur⸱ices qui se confortaient dans leur normalité en riant de nos particularités. Et nous, les monstres, nous riions de leur étroitesse d’esprit. Dans la troupe, j’avais une affection particulière pour Rosa, la costumière. Jupon en tulle, robe en soie, costume en velours, chemisier en dentelle, paillettes colorées et rubans délicats animaient sa roulotte. Chaque soir, elle m’aidait à enfiler mon costume et, de ses fils et aiguilles, me transformait. Cachées sous les planches de la scène, nous scrutions le public et choisissions ensemble un des membres de l’assemblée pour déclencher mon mécanisme. Alors, j’entrais en scène, mes yeux dissimulés par un bandeau. À l’aveugle j’avançais vers notre proie. Lorsque mon visage était au plus près du sien, le bandeau s’envolait en flamme. Sursaut général. Regards croisés. La musique retentissait sous la toile du chapiteau. Durant de longues années, nous avons sillonné ensemble les routes, accueillant de nouveaux monstres au gré de nos pérégrinations. Un jour, au détour d’une rue banale, dans une ville oubliable, nous avons trouvé les quadruplets, nos anges trapézistes. Deux garçons, deux filles, un visage identique. Une fois suspendus dans les airs, leurs omoplates dans un craquement se déployaient pour former deux petites ailes de chaire. Notre cirque de l’étrange avait alors acquis une certaine renommée et le public se pressait sous notre chapiteau. Mais plus le temps passait et plus il m’était difficile d’exposer mon corps. Les traits délicats de mon visage avaient gardé toute leur grâce et continuaient de séduire. De l’intérieur je pourrissais. La rouille attaquait mes engrenages et le mécanisme me déchirait les entrailles. Les costumes ingénieux de Rosa permettaient encore de dissimuler les plaies qui coloraient ma peau porcelaine. Mais rien n’était suffisant pour cacher ma terreur face à l’autodestruction de mon corps. C’était décidé. Avec la force qu’il me restait, j’allais mettre en scène mon dernier spectacle, ma mort. Il n’a pas été difficile de convaincre Rosa de m’aider. Durant de longues heures, elle étudia mon corps et ses mécanismes dans ses moindres rouages. Mes engrenages gelaient quand, un soir, elle glissa dans ma main une petite clé en bronze, maladroitement fondue. Nous étions prêtes. Au moment de mon ultime entrée sur scène, le chapiteau était plongé dans l’obscurité. Un claquement de doigts résonna, révélant l’estrade sur laquelle j’étais apparue, assise sur un croissant de lune. La lumière des bougies illuminait ma parure et ma robe ornée de cristaux éblouissait le public, les forçant à baisser le regard. C’était grandiose. Rosa, discrètement, s’était faufilée dans la foule. Assise dans les gradins, elle me faisait face. Les yeux dissimulés, je me suis approchée d’elle d’un pas lent, résonnant dans le silence. Le bandeau prit feu. Je lui offris mon dernier regard et d’un tour de clé, elle me libéra. Quelques heures auparavant j’avais trouvé dans ma roulote un album, en bas de la première page figuraient les initiales de Rosa. Une série de clichés qu’elle avait secrètement capturé lors de mes représentations y était archivée, datée, annotée. La photographie devant laquelle tu te tiens clôturait l’album. Au dos, son écriture. La femme-instrument.
– Vous allez partir pour un autre musée. À l’aube. Laissez-moi voir votre visage, écouter vos engrenages. Votre ultime regard pour ma première mélodie.
– La ville s’éveille, tu devrais achever ta ronde.
***
Disparitions mystérieuses ! Découverte de plusieurs corps mutilés ! Florence sort une pièce du bazar de sa poche, la glisse dans la main du jeune garçon et s’éloigne d’un pas rapide. Elle ouvre le journal et parcourt l’article. Au bout de la rue, la jeune femme tourne dans une impasse, jette un rapide coup d’œil derrière elle avant de disparaître comme un spectre. En haut d’un interminable escalier en colimaçon, elle pousse une lourde porte en bois. Une odeur nauséabonde de putréfaction s’échappe de la pièce. La presse parle de nous ma chère ! clame la jeune femme en jetant le journal au sol. Après avoir retiré manteau et écharpe, Florence attrape une paire de gants en cuir usée, ajuste ses lunettes sur son nez en trompette et enfile un tablier souillé de tâches rougeâtres. Elle s’assoit au bout d’une longue table en bois couverte de plans et croquis griffonnés sur du papier jauni, entassés dans le plus grand désordre, conséquence de plusieurs mois de labeur. Ciseaux en main, elle découpe la chaire. Enclenche les engrenages. Ses doigts fins s’animent avec agilité jusqu’à la nuit tombée. Dehors, la neige recouvre les toits. D’un tour de clé, la jeune femme anime sa machine, retenant son souffle. Deux grands yeux s’ouvrent, grinçants et croisent ceux de Florence, jubilant. Une symphonie grandiose inonde l’atelier, emplit l’espace jusqu’aux tympans de Florence. Le silence prend fin.