Des fantômes dans les archives
Par Suzanne Brière
Illustration ©Elise Prialkina
Publié le 17 mars 2026
« Sometimes you have to create your own story », c’est ainsi que Cheryl Dunye conclut son mockumentary, The Watermelon Woman (1996), et c’est ainsi que j’introduis ce texte. Une simple maxime qui résonne pourtant, après le récit que la réalisatrice vient de créer de toute pièce sous nos yeux crédules, comme un cri de détresse. Comment se construire quand celles qui pourraient être nos modèles demeurent des spectres flottants entre les étagères de nos archives ?
Un unique photogramme accompagné de ce titre énigmatique, The Watermelon Woman, aperçus entre deux bandes-annonces au cinéma, avaient retenu mon attention. Le soir même, j’ai vu le film. Puis, je l’ai revu. Plusieurs fois. J’ai lu à son propos. Beaucoup. Intriguée, tant par sa forme que par son propos. Ce faisant, je me suis confortée dans l’idée que les archives, en particulier lorsqu’elles concernent des minorités, sont, au mieux, lacunaires.

La réalisatrice documente sa pseudo-enquête sur une actrice afro-américaine lesbienne connue sous le nom de The Watermelon Woman. Dunye arpente successivement les couloirs des archives de la ville de Philadelphia, fouille les cartons dans des greniers poussiéreux, interroge des spécialistes, questionne des témoins, etc. Et puis, en guise de conclusion, il y a cet aveu sinistre, ou cynique, ou peut-être un peu des deux : rien de toute cette histoire n’est véridique. Pire encore, rien de tout cela n’aurait pu l’être puisque les archives concernant des femmes comme Fae Richards (nom qu’elle a imaginé pour raconter la vie inventée de cette actrice inventée) sont inexistantes, introuvables, invisibles tout comme ces femmes dont on semblerait vouloir suggérer qu’elles n’ont jamais existé. Cependant, ce rien archivistique, ce vide historique, est-il un vrai rien ? Peut-être. Après tout, les questionnements concernant les archives sont complexes et il existe sûrement autant de réponses à ceux-ci, qu’il existe d’archives et de définition de ces dernières. Néanmoins, j’ai envie de croire à une conclusion plus optimiste que celle de Cheryl Dunye. Mon hypothèse ? Les lesbiennes et les destins de femmes comme Fae Richards existent réellement dans nos archives. Simplement, elles se sont assoupies et dorment d’un sommeil profond sur les étagères de nos archives, lassent de ne pas être indexées, identifiées, sollicitées, et donc réactivées.
Mots-clés
Indexation et thésaurus : deux mots, un peu effrayants je vous le concède, mais en réalité assez nécessaires quand il s’agit d’archivistique. En bref, afin de retrouver les archives (parce qu’il y en a beaucoup), il faut les indexer, c’est-à-dire, les décrire, une par une, selon leurs distinctions respectives. Pour cela, il existe des listes de mot-clés, préalablement discutées et établies par les archivistes et documentalistes, ce sont les thésaurus. Et c’est ainsi que, lorsque vous entrez vos requêtes dans la barre de recherches, vous trouvez des contenus, normalement cohérents aux termes utilisés dans votre demande. Un système, vous serez sûrement d’accord, bien pratique. Mais c’est surtout un système qui permet de faire vivre ces archives en les sortant des réserves pour nourrir de nouvelles réflexions, de nouvelles idées, de nouveaux projets, etc.
Mais, mais, mais, ne vous réjouissez pas si vite ! Essayez de rechercher le terme « lesbienne » dans le catalogue des Archives Nationales. Vous ne trouverez rien. Ou presque. Et pour cause, ce terme est encore aujourd’hui (en 2026 !), absent de leur thésaurus. Ainsi, l’invisibilisation des archives concernant les lesbiennes, ne tient pas tant à leur absence dans les fonds de grandes institutions, qu’à leur absence de catégorisation dans les bases de données. D’autres institutions, et notamment l’INA, ont actualisé leur thésaurus, grâce à l’action de la documentaliste et militante queer et féministe Catherine Gonnard. Dans les années 2010, elle mène un long combat acharné pour faire inscrire de nouveaux mots dans le thésaurus qui était alors uniquement au masculin. Auparavant, pour trouver des archives lesbiennes, il fallait ainsi chercher, « homosexualité », « féminine ».
Archiver pour dévoiler
Alors que l’accessibilité aux archives est loin d’être assurée, le geste d’archivage peut donc être qualifié de geste militant. De fait, les catégorisations créées et les choix d’indexation effectués dépendent et reflètent simultanément la vision subjective des archivistes. Or, les archives lesbiennes se distinguent dans leur temporalité. Elles se déploient à la fois dans un temps révolu ayant une valeur mémorielle, mais, elles continuent sans cesse d’être mobilisées et réactivées (et donc d’évoluer) dans le temps présent, se parant ainsi d’une valeur militante. C’est pourquoi, les compétences des archivistes ne semblent, en réalité, pas suffisantes et devraient être combinées aux compétences culturelles des membres de la communauté lesbienne. Ces dernières sont, en effet, les plus à même de proposer une lecture juste des archives, afin de les indexer correctement pour les rendre accessibles et permettre de développer à la fois leur portée mémorielle et leur portée militante.
On comprend alors sans grande difficulté, dans un mouvement de prise de conscience générale du pouvoir de l’archive, la fondation dans les années 1970-80 d’archives communautaires lesbiennes. Ces groupes de militantes se donnent pour mission de conserver de manière autogérée les archives relatives aux lesbiennes, tout en continuant de produire des archives, de documenter les luttes, et de récolter de la documentation pour construire la mémoire d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Citons par exemple les Lesbian Herstory Archives (LHA), aux États-Unis, ou bien encore l’association Archives, Recherches, Cultures Lesbiennes en France. Malheureusement (mais pas surprenant…), ce type de lieu manque cruellement de financement, duquel résulte parfois un manque de compétences empêchant le fonctionnement idéal des archives communautaires lesbiennes. Dans The Watermelon Woman, Dunye visite l’association fictionnelle CLIT, pour Center of Lesbian Information and Technologies (évidemment), une scène caricaturale (ou peut-être pas finalement) dans laquelle la bénévole ne cesse de s’excuser du désordre en blâmant dans chacune de ses répliques l’absence de moyens humains et financiers.
De l’intime sur nos étagères
Enfin, si les archives lesbiennes sont aussi sensibles c’est parce qu’elles répondent à deux logiques plutôt contradictoires en combinant des enjeux privés tout en appartenant, par leur statut d’archive, à la sphère publique. Le film de Dunye, malgré son caractère fictionnel assumé, exprime cette tension entre une dimension personnelle, intime, militante et les contraintes institutionnelles de l’archivage (techniques de sélection, de collecte, et d’indexation des fonds).
Les Archives, c’est se donner un pouvoir. Nous ne devons pas nous laisser arrêter par les limites qu’on nous impose. Nous devons imaginer. Et je pense que l’une des choses qui nous est donnée en tant que lesbiennes c’est une somme énorme d’imagination et de force
Joan Nestle, fondatrice des Lesbian Herstory Archives
En somme, après cet état des lieux, il me semble que beaucoup reste à faire pour trouver des conditions satisfaisantes pour conserver de manière éthique, respectueuse et militante ces archives lesbiennes, afin de pouvoir les communiquer et les rendre à chacun·es (parce que oui, en France, l’accès aux archives est un droit). Car, comme le rappelle Joan Nestle, la fondatrice des LHA, « Les Archives, c’est se donner un pouvoir. Nous ne devons pas nous laisser arrêter par les limites qu’on nous impose. Nous devons imaginer. Et je pense que l’une des choses qui nous est donnée en tant que lesbiennes c’est une somme énorme d’imagination et de force ». Pour nous construire et écrire notre histoire, il est temps de réveiller de leur long sommeil les fantômes de toutes celles qui sont passées avant nous et qui arpentent inlassablement les longs couloirs de nos archives.
