Crever d’ennui devant « Résurrection »
Par Madeleine Gerber
Photo DR
Publié le 19 décembre 2025
Résurrection, c’est le nouveau film du réalisateur chinois Bi Gan qui a retourné la croisette en mai dernier et qui se trouve sur nos écrans depuis le 10 décembre. Entre onirisme et hommage au cinéma, il aura décroché le prix spécial du jury cannois, au grand dam de notre chroniqueuse (moi, vu que j’écris aussi le chapô).
Connaissez-vous le sentiment de trahison ? Celui qui vous étreint le cœur et vous laisse en colère ? Certes, on ne m’a pas plantée devant l’autel au moment de dire oui, on ne m’a pas volé des millions et trois propriétés sur la côte d’Azur, on ne m’a pas piqué une idée d’invention révolutionnaire. Mais quoi de plus dramatique que de se faire recommander un film par des amis chers… et le détester ? Comment concevoir des avis si différents, des goût aussi éloignés, un clivage artistique d’une telle intensité ? Et tout ça, c’est de la faute de Bi Gan.
Je rêve que le film s’arrête
On m’a vendu Résurrection, comme le meilleur film de la sélection, une découverte stylistique sans précédent, un choc cinématographique. C’est donc pleine d’espoir que je m’installe dans la salle Buñuel du palais des festivals. La projection commence. Effectivement, c’est un plaisir pour les yeux, un beau clin d’œil au cinéma des premiers temps et notamment à l’univers de Méliès. Mais je me demande quand est-ce que ça commence vraiment. Question qui se transforme peu à peu en « quand est-ce que ça s’arrête ? ».
Le gros problème de Résurrection est sa narration, ou plutôt son absence de narration. Je ne demande pas à être prise par la main, à suivre une tragédie en trois actes bien polis et une seule histoire linéaire. Mais de là à être précipitée dans le vide, sans corde, sans filet de sécurité, sans perspective d’une fin de chute, il y a une énorme différence – déterminant qui peut, ou ne peut pas, apprécier ce projet de cinéma.
Le film est découpé en segments, comme autant de rêves issus de différentes temporalités. Mais le synopsis sommaire, ainsi que mon incompréhension du film ne me permettent pas de donner davantage d’explications. Résurrection se veut labyrinthique. Alors, à celles et ceux qui n’aiment pas se perdre, passez votre chemin.
Clash of clans
Si je reconnais l’effort mis dans la photo, les décors et les costumes, cela ne pourra jamais me contenter pendant 2h40. J’ai besoin, en tant que spectatrice, d’un fil narratif, d’un personnage, d’une direction pour rester tranquille devant une jolie projection de kaléidoscope. Et c’est bien une chose que Bi Gan m’aura appris : le schisme que provoque des œuvres comme les siennes. Que personne ne se sente offensé·e par les raccourcis qui vont suivre. Il s’agit là de comprendre, de mon point de vue, les avis très contrastés que provoque le film (et qui se répercutent sur les éclectiques notes de la presse).
D’un côté, le « clan de la forme », dont l’attention peut être gardée par une image très travaillée et spectaculaire. Celui-ci se laisse porté par un flot d’informations n’entretenant pas forcément de liens ; des rêveurs et rêveuses en somme. Et, puis il y a le « clan du contenu », auquel j’appartiens. Ce dernier est enraciné dans le pragmatisme, la logique, et n’est emporté dans un film que lorsque l’intrigue est travaillée, cohérente, prenante, et quand l’enchaînement des images, loin d’être aléatoire, finit par trouver une explication satisfaisante. Un clan terre à terre, moins touché par les élucubrations esthétiques, qui ne sont au service de rien d’autre que d’elles-mêmes.
Sinon y’a Zootopie 2 au ciné en ce moment
Les fans hard core de cinéma ne font pas les meilleurs réalisateurs. Du moins, c’est ce qu’on peut déduire de films comme Résurrection ou Babylon (2022) de Damien Chazelle, dont la profusion de couleurs et de références n’aura su convaincre le public. Bi Gan fait montre d’une bonne assimilation des codes du film noir ou des premières réalisations fantastiques de Méliès. Mais au-delà de la citation et de la joliesse, je ne sais ce qu’apporte cette profusion d’effets de style. L’épileptique final de Babylon aura eu la décence de me maintenir en vie sur mon siège, quand le tunnel de références biganesque m’aura perdue dans les limbes.
Mais, je n’étais pas seule dans mon incompréhension de l’œuvre. Jamais je n’ai vu autant de gens sortir d’une salle de cinéma, que ce soit au bout de dix minutes ou d’une heure trente de projection. J’ai aussi pu échanger des regards incrédules avec une amie (coucou Chloé), toute aussi ennuyée que moi par cette production.
Les films qui se veulent très intelligents, en perdant leur spectateur·ice et tentant étranges métaphores et mise en abime finale, ne sont pas intelligents. Tout juste peut-on y trouver un plaisir visuel, un personnage badass de vampire ou une bonne idée. Mais moi, ne pouvant expliquer de quelle histoire il est ici question, je ne ferai pas l’affront de vous le recommander.
