La lecture est-elle devenue performative?
Par Victoria Fontana
Illustration ©Alexiane Auerbach
Publié le 13 mars 2026
Depuis des années, BookTok est accusé de tous les maux : inciter le consumérisme, corrompre la littérature, et j’en passe. Or, dernièrement, une critique bien particulière a émergé : cette communauté aurait rendu la lecture performative…
Par performatif, j’entend ici le fait de se mettre en scène publiquement, de « performer» uniquement dans le but de se voir attribuer une reconnaissance sociale, un certain statut associé à cette action, et non pas par véritable intérêt propre. Ça ne serait pas authentique, mais purement ostentatoire.
Ainsi, de nombreuses critiques émergent, que ce soit sur les commentaires des vidéos TikTok ou dans les médias, accusant certain·es lecteurs·ices, s’affichant publiquement sur le réseau social, de n’utiliser le livre que comme simple objet esthétique ou de prestige, au lieu de réellement s’interroger sur sa portée. Iels se mettent fièrement en scène au milieu de leur grande collection de livres, comme si disposer plus de 1 000 livres chez soi était le signe d’un formidable accomplissement de soi. Le désir d’être perçu·e comme un·e lecteur·ice et non d’en être un·e réellement semble l’emporter. L’authenticité n’est plus. Par ailleurs, une distinction hiérarchique entre les « vrai·es » lecteur·ices des « faux·sses » semble s’opérer ; il serait donc pertinent de s’interroger sur son origine.
Les origines historiques : le livre, les lecteur·ices et les bibliothèques
Il est relativement simple de comprendre pourquoi les livres sont perçus comme des symboles d’intelligence, de raffinement et, par conséquent, de prestige. Les livres sont les hôtes du savoir et de la recherche. Le système scolaire leur confère une valeur significative et le fait de bien savoir lire a toujours été envisagé comme une compétence sociale précieuse, maintenue à l’écart pendant des siècles des tranches sociales les plus basses de la société, mais aussi des femmes. Ainsi, d’après le sociologue Frank Furedi, étant donné que le livre revêt une importance symbolique considérable, la manière dont les gens lisent et ce qu’iels lisent, représentent des éléments intrinsèques de leur identité.
De plus, la lecture est, d’après l’historien Roger Chartier, une « pratique incarnée dans des gestes, des espaces, des habitudes ». Tous les lecteurs·rices ne lisent et ne comprennent pas un même texte de la même façon, un écart significatif existant entre les « lettré·es virtuoses » et les « moins habiles des lecteur·ices ». Avec l’invention de la presse et la révolution industrielle au cours du XIXe siècle, la lecture s’est démocratisée et est devenue plus accessible. Ainsi, l’élite, seule à disposer autrefois de cette compétence, cherche à se démarquer de la plèbe. Les critiques de livres apparaissent, la lecture est élevée au rang de forme artistique. Virginia Woolf décrit alors, dans The Common Reader (1925), le lecteur commun comme « précipité, inexact et superficiel, et bien sûr ses lacunes en tant que critique sont trop évidentes pour être soulignées », ou encore Edith Wharton affirme que « Lire n’est pas une vertu, mais bien lire est un art, un art que seuls les lecteurs nés peuvent acquérir » dans son essai The Vice of Reading (1903). Ainsi, une distinction très claire semble être posée entre les lecteurs·rices qui comprennent l’essence, l’âme de l’ouvrage, de ceux·celles qui le lisent superficiellement, survolent sa portée, sans chercher à s’interroger en quoi ce livre leur permet d’approfondir leur compréhension de l’expérience humaine ou du monde qui les entoure.
Les bibliothèques et les collections de livres jouent aussi un rôle pour distinguer les lecteurs·rices, et donner du prestige à cell·eux qui en ont. Sénèque en soulignait déjà le caractère performatif et estimait que mieux vaut un petit nombre de livres que l’on médite, que l’accumulation de volumes que l’on ne lit jamais. Il critique le fait que le livre soit considéré par certain·es comme décoration murale et non comme instrument d’étude de culture, et les bibliothèques comme moyen d’afficher sa richesse matérielle et son prestige culturel.
Beaucoup de gens dépourvus de la culture la plus élémentaire ont des livres non pour exercer leur esprit, mais pour orner leur salle à manger… (…) En effet, aujourd’hui, comme les bains et les thermes, la bibliothèque est devenue l’ornement obligé de toute maison qui se respecte.
Sénèque, À Serenus au sujet De la tranquillité de l’âme, IX, 4-7.
La lecture a toujours été un indicateur de caractère, c’est pourquoi à travers les âges, les gens ont investi des ressources culturelles, financières et émotionnelles pour se construire une identité d’amoureux·euse de livres.
L’apparition de BookTok
En février 2026, l’application TikTok compte près de 70 millions de publications sous le hashtag #Booktok, et plus de 350 milliards de vues. Entre deux trends de danse, un mème et une reprise de chant, la littérature a, elle aussi, trouvé sa place sur la plateforme chinoise. Contraction de « Tiktok » et de « book », le terme BookTok désigne une sous-communauté de l’application Tiktok, centrée sur les livres et la littérature : une sorte de club de lecture en ligne. Les internautes y partagent leurs récentes lectures, coups de cœur, recommandations ou critiques intransigeantes.
Ce qui est intéressant à remarquer, c’est qu’au sein même de BookTok, on cherche encore à distinguer les lecteurs·rices entre elle·ux. Je pourrais mentionner les book girlies et les dark academia girlies, de véritables piliers de cette branche du réseau social. D’une part, les book girlies ont tendance à s’orienter vers de la fantaisie ou de la romance, voire même de la dark romance comportant souvent des passages très explicites, souvent empreints de violence et de toxicité, ce qui leur est reproché. Les auteures Colleen Hoover ou Sarah Rivens en sont les figures de proue. D’autre part, les dark academia girlies se dirigent plus vers ce qu’on pourrait qualifier de classiques ou gothiques, avec des auteur·es comme Oscar Wilde ou Emily Dickinson, et affirment se démarquer des autres lecteur·ices de BookTok, estimant leurs propres lectures plus profondes et intéressantes.
Ainsi, bien que ces termes soient nouveaux, leur fin en soi ne l’est pas : il s’agit simplement d’une évolution de la catégorisation des lecteur·ices pour permettre à certains groupes de se démarquer d’autrui.
Par ailleurs, dans tout ce florilège de contenu permanent, des vidéos critiquant la performativité et la superficialité de certains booktoker·euses surgissent. Lire devient une esthétique et non plus une action. En effet, beaucoup s’affichent entouré·es de centaines de livres, organisant leur bibliothèque par codes couleurs, montrant leurs éditions collectors de certains ouvrages… La critique de Sénèque est donc parfaitement d’actualité : on cherche à s’afficher comme étant un·e lecteur·ice. L’ère digitale a simplement transformé les modalités de performativité : autrefois on commandait des tableaux à des peintre·sses pour s’immortaliser en tant que lecteur·ice ; désormais il suffit d’un tripode, d’un téléphone et d’une application pour obtenir le même résultat.
Le livre comme objet de mode
Le livre, nous l’avons vu, est devenu bien plus qu’un un assemblage de feuilles manuscrites ou imprimées, destinées à être lues. C’est un symbole de statut, de capital culturel, si l’on fait référence à Pierre Bourdieu. Et comme tous les symboles, il a été réapproprié pour devenir un outil de branding personnel, notamment pour les célébrité·es et influenceur·euses, au point d’inventer un nouveau métier spécifique. Il s’agit du·de le·a styliste de livres, qui consiste à sélectionner des ouvrages à arborer de manière nonchalante dans la rue ou dans des défilés de mode. Le livre renvoie une image de bon goût et d’érudition, comme lorsque Kendall Jenner a été photographiée sur son yacht avec un recueil d’essais de Chelsea Hodson, ou lorsque Gigi Hadid s‘est montrée avec un exemplaire de L’Étranger d’Albert Camus pendant la Fashion Week de Milan. Le livre semble alors dénaturé de sa véritable fonction, vidé de son sens, être lu, pour ne devenir qu’un objet de mode, de façade.

La performativité est-elle en soi réellement reprochable?
En effet, nous sommes des êtres humains vivant en société, nous sommes donc par essence en constante représentation de nous-mêmes face à autrui. Quelque soit l’action que nous réalisons, elle va forcément être perçue d’une certaine manière par les autres, que ce soit avec admiration ou jugement. Il est alors impossible de nier que nous ne sommes pas affecté·es par cela: nous performons tous, dans une certaine mesure, dans la vie de tous les jours. Alors, lorsque l’on lit en public, même si c’est authentique, une petite partie de nous ne peut s’empêcher d’aimer l’image de lecteur·ice qu’on dégage, et c’est normal. Or, personnellement, lorsque je vois des gens qui lisent dans les transports publics ou dans les parcs, la première pensée qui me traverse l’esprit n’est pas de les juger, de crier au scandale et de les accuser d’être performatif·ves ; au contraire, je m’en réjouis, et je ne pense pas que ces personnes ont consciemment cherché à se donner du prestige. Dans un monde toujours plus apathique et scotché à son téléphone, le livre est une bouffée d’air frais, une porte vers un autre monde, quel que soit son genre, son auteur·e, son style d’écriture.
Conclusion
En somme, j’estime qu’on ne peut qu’encourager les personnes qui lisent et partagent leur passion pour les livres. Certes, cela peut paraître quelque peu superficiel et performatif à certains égards, mais c’est mieux de s’intéresser à la littérature qu’à rien du tout. Et bien qu’il s’agisse d’un phénomène qui semble être apparu avec les réseaux sociaux, il existe depuis bien plus longtemps: sa forme s’est juste adaptée aux nouvelles technologies.
Bibliographie
« Are book collectors real readers or just cultural snobs? », Aeon, 2017. aeon.co/essays/are-book-collectors-real-readers-or-just-cultural-snobs
« Le livre, ce nouvel accessoire à la mode », L’ADN, 2024.ladn.eu/nouveaux-usages/le-livre-ce-nouvel-accessoire-a-la-mode/
« Marc Jacobs, Kendall Jenner, Gigi Hadid : Why books are the chicest new accessory», Vogue UK, 2019.vogue.co.uk/article/marc-jacobs-kendall-jenner-gigi-hadid-books
« Lectures et lecteurs », Bibliothèque nationale de France, s.d.expositions.bnf.fr/lecture/arret/01_1.htm
« Le livre, nouvel objet de décoration », Le Monde, 2018.lemonde.fr/m-styles/article/2018/10/28/le-livre-nouvel-objet-de-decoration_5375763_4497319.html
