édouard 3h10
Par Madeleine Gerber
Photo © Simon Gosselin / Théâtre de la Tempête
Publié le 27 janvier 2026
Au Théâtre de la Tempête, édouard III perd sa majuscule, révélant le gros bébé pourri gâté qu’il est vraiment. Entre tirades enflammées et motivations belliqueuses approximatives, le roi d’Angleterre nous entraine dans sa conquête du trône de France. Si l’on peut rester insensible au classicisme apparent de la pièce, l’œil, lui, aura toujours de quoi se réjouir.
C’est la première fois que cette pièce de Shakespeare (écrite vers 1593) est jouée en France. L’impeccable mise en scène est signée Cédric Gourmelon, qui garde le texte original (traduction Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent) autour duquel s’épanouit l’espace. Certes, cela dure 3h10, avec entracte. Mais, qui s’intéresse un tant soit peu au théâtre, pourra vivre une expérience particulière, à cheval entre deux époques.
Travail d’orfèvre
De la sobriété des habits contemporains au clinquant des manches bouffantes et pierreries, la pièce prend petit à petit des couleurs, de même que la scène s’ouvre au regard : vrai théâtre dans le théâtre.
La guerre comme décor à une intrigue sentimentale, se métamorphose en une chorégraphie brumeuse et captivante. Scène parmi les plus réussies de la pièce. L’utilisation de la lumière et de la fumée est remarquable, de même que les costumes viennent satisfaire nos désirs d’un kitch élisabéthain fantasmé.
édouard III aura aussi servi de révélation pour celles et ceux, peu familier⸱ères de l’écriture shakespearienne. Au-delà du cliché de l’ennui généré par de longues phrases pompeuses, de multiples suggestions et autres métaphores, on constate qu’il est possible de rire devant du Shakespeare. La maîtrise de la langue, l’ironie toujours à fleur de mots et l’essence même des personnages captés dans leur ridicule et leurs failles, sont les ingrédients essentiels de ce comique si savoureux.
Gims is the new Edouard III
Ce roi à l’ego surdimensionné est totalement embrassé par le jeu de Vincent Guédon. Il passe d’imposant à franchement risible par ses mots, par ses actes et par sa gestuelle. Et pour cause, si la deuxième partie se concentre davantage sur le prince (Zakary Bairi), tout droit sorti d’un roman d’apprentissage, j’ai davantage été marquée par la première, centrée sur notre cher Edouard III, visant à satisfaire ses moindres désirs. Et notamment son désir pulsionnel, à savoir, coucher avec la comtesse Salisbury (mariée) dont il est tombé sous le charme au début de sa campagne.
Dans l’ardeur de son coup de foudre, il loue les dons de la jeune femme, d’une manière appuyée qui rappelle les étranges métaphores et comparaisons du seul et unique Gims, roi de la pop française. Ainsi le « Elle est un trône, et je suis la simple marche qui permet d’y accéder » d’Edouard, devient le « J’aimerais devenir la pierre sur laquelle elle s’assoit » de Gims dans Bella (2013).
Mais le « soleil » d’Edouard (car « elle est bien plus qu’une simple étoile dans la nuit », assène-t-il à son valet poète) fidèle, choquée et dégoûtée, refuse de s’offrir à lui. Ses rejets, d’abord subtiles pour éviter de froisser le roi, se terminent en une vraie mise en scène de martyre. Un choc final qui remettra enfin les idées en place à Edouard, dont la folie devenait inquiétante.
Gagnera-t-il la France une fois la fièvre amoureuse dissipée ? Voudra-t-il comme Gims, une Parisienne, une fois le souvenir de la comtesse envolé ? Je ne vais ici rien divulgâcher : laissez-vous surprendre à la Tempête, jusqu’au 22 février. En vérité, quand a-t-on l’occasion de découvrir un fait historique sur scène, en dehors de Wikipédia ou ChatGPT ?
