Des fonds pour le service public- Épisode 1

ParAline Ramirezz

Mardi 29 septembre se sont tenues, partout en France, de grandes manifestations pour dénoncer le manque de moyens et d’effectifs au sein du service public. Souffrant d’une faible reconnaissance sociale et de baisses de financement, de nombreux·ses travailleur·euse·s – environ 30 000 – s’unissaient à 14h place de la République, à Paris, répondant à l’appel d’une grande intersyndicale. L’une de nos journalistes y était.

Cortège des professionnel·les du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, touché par des inégalités salariales et un manque de moyens. © DR.

S’il y a bien quelque chose qui revient chez toust·e·s les manifestant·e·s que j’interroge, c’est l’impression que le service public est délaissé au profit des entreprises privées, qu’il est peut-être la dernière chose qui intéresse le gouvernement, la première à être sacrifiée au nom de la dette française. À ce sujet, Sébastien Bouder, chargé d’accueil et d’information à l’AFPA[1] et syndiqué à la CGT explique : « On a l’impression que les impôts payés ne servent pas à alimenter le service public. » Celui qui dénonce le licenciement de 867 salariés déplore la probable fermeture de centres et l’amoindrissement du maillage territorial, qui découleront de cette décision. Pourtant, l’agence répond à un droit constitutionnel : chaque citoyen·e a le droit de se former tout au long de sa vie[2]. Il ajoute : « Nos organismes ne sont pas faits pour gagner de l’argent donc on ne nous soutient pas. Pourtant, si on veut absolument réfléchir dans cette logique capitaliste, former les citoyen·nes permet, à terme, de les repositionner sur le marché du travail et de créer de la richesse. » 

Il fait bien de le rappeler puisqu’il s’agit-là d’une base de l’économie et de la sociologie contemporaine : notre gouvernement a beau réfléchir uniquement en termes de profit direct, il y a bien sûr un intérêt, sur le long terme, à financer le service public. Ainsi on instruit et forme la population et elle-même, en intégrant divers secteurs, produit de la richesse, du savoir et consomme dans les commerces français, permettant d’éviter la crise. Ça du moins, c’est si l’on veut absolument réfléchir en capitaliste, comme le rappelle cyniquement Sébastien. Un autre argument pourrait être simplement que chaque humain devrait voir son droit à l’éducation, à la protection et au soin respecté, que chaque citoyen devrait pouvoir accéder à des structures culturelles en bonne santé etc.

En traversant de part en part la manifestation, je croise le cortège de CGT Museum qui représente les employé·es du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Intriguée par leur pancarte (voir photo ci-dessus), j’interroge un militant. Doctorant en biologie, il m’explique les difficultés auxquelles sont confronté·es les jeunes chercheur·euses du muséum : « Sous prétexte que c’est un métier-passion, on devrait travailler plus de 50 h ou 60 h par semaine pour le smic ou moins ». Il répète plusieurs fois qu’il ne souhaite pas parler pour les autres, comme ses collègues bibliothécaires, conservateur·ices, jardinier·è·res, confronté·es à un tas d’autres problématiques. Il se concentre donc sur les revendications des doctorant·es et il développe : « Beaucoup de thésard·es finissent leur doctorat dans un état psychologique alarmant et décident d’arrêter. La recherche ne tient qu’à la ferveur de celleux qui la portent mais même elle a ses limites. » Il décrit une « ambiance mortifère » et les inquiétudes de ses collègues : « Imaginez si le RN passe. On pourrait concrètement se retrouver face à des directives anti-scientifiques comme aux États-Unis. »

Ici encore est mis en avant le fait que la recherche scientifique – qu’elle concerne les sciences humaines ou naturelles – n’est pas suffisamment rentable aux yeux du gouvernement et donc, que celui-ci la finance de moins en moins. Rappelons que le peu d’étudiant·e·s qui réussissent à faire financer leur doctorat sont fonctionnaires et, qu’en plus de gagner un salaire proche du smic, leur point d’indice sera à nouveau gelé cette année, ce qui signifie concrètement que les salaires ne seront pas indexés sur l’inflation. En l’écoutant je pense à une autre instruction sociologique : le manque de financement de la recherche dans certains pays et la faible valorisation du travail des chercheur·se·s provoque une fuite des cerveaux vers des pays jugés plus accueillants pour la recherche. Jusqu’à peu, la France figurait dans le top 5 des pays d’accueil, tout comme les États-Unis. La situation délétère des universités, dont les symptômes sont nombreux, pourrait-elle avoir raison de cette position ?

Ce que ce témoignage ajoute au précédent, c’est la chose suivante : au-delà du fait que l’état du service public est catastrophique, due à de nombreuses décisions du gouvernement, le manque de valorisation dont les travailleur·se·s font l’objet affecte leur santé mentale.

Santé mentale d’une part, santé physique d’autre part. Je ne pouvais faire le compte-rendu de la manifestation sans interroger quelques pompiers qui représentaient ce jour-là près d’un tiers des manifestant·e·s et qui, pour beaucoup, venaient de loin. Malgré leurs idées politiques diverses, et leurs désaccords sur plusieurs sujets, tous mes interlocuteurs – des hommes exclusivement – ont dénoncé le manque de moyens, qu’ils soient humains ou matériels, qui provoque un épuisement au travail voire un sentiment de désespoir. Ils m’ont dit encore et encore : « Les autres cortèges revendiquent, pour la plupart, une augmentation du salaire. Pour nous, le problème principal aujourd’hui n’est pas celui-ci mais le manque de pompiers et de matériel adéquat, et les risques auxquels ces défaillances nous exposent ». Antoine[3], pompier du Var syndiqué à la Fédération autonome, me dit : « Il y a des pompiers qui partent à la retraite et qui meurent des suites de leur activité moins de cinq ans après ». Sur ce point, il est rejoint par un collègue originaire de la Loire : « Les cagoules de feu sont inefficaces sur les particules fines des incendies. Résultat : de nombreux cancers devraient se déclarer, chez les pompier·ères, dans les prochaines années, notamment avec l’augmentation du nombre de feux. »

La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État

Je n’ai pas de savoir sociologique à rappeler ici mais j’imagine que le réchauffement climatique et les catastrophes naturelles qui en découlent devraient suffire à elles-seules à convaincre l’État français de prendre en charge la situation, si ce n’est en traitant les causes, à minima en traitant les effets. Peut-être faut-il que les mobilisations se renforcent pour qu’il comprenne quelque chose ? Ça tombe bien. C’est le cas.

[2] Ce droit figure à l’alinéa 13 du Préambule de la Constitution de 1946 : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État ».

En traversant de part en part la manifestation, je croise le cortège de CGT Museum qui représente les employé·es du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Intriguée par leur pancarte (voir photo ci-dessous), j’interroge un militant. Doctorant en biologie, il m’explique les difficultés auxquelles sont confronté·e·s les jeunes chercheur·euse·s du muséum : « Sous prétexte que c’est un métier-passion, on devrait travailler plus de 50 h ou 60 h par semaine pour le smic ou moins ». Il répète plusieurs fois qu’il ne souhaite pas parler pour les autres, comme ses collègues bibliothécaires, conservateur·ices, jardinier·èree·s, confronté·e·s à un tas d’autres problématiques. Il se concentre donc sur les revendications des doctorant·e·s et il développe : « Beaucoup de thésard·e·s finissent leur doctorat dans un état psychologique alarmant et décident d’arrêter. La recherche ne tient qu’à la ferveur de celleux qui la portent mais même elle a ses limites. » Il décrit une « ambiance mortifère » et les inquiétudes de ses collègues : « Imaginez si le RN passe. On pourrait concrètement se retrouver face à des directives anti-scientifiques comme aux États-Unis. »
Ici encore est mis en avant le fait que la recherche scientifique – qu’elle concerne les sciences humaines ou naturelles – n’est pas suffisamment rentable aux yeux du gouvernement et donc, que celui-ci la finance de moins en moins. Rappelons que le peu d’étudiant·e·s qui réussissent à faire financer leur doctorat sont fonctionnaires et, qu’en plus de gagner un salaire proche du smic, leur point d’indice sera à nouveau gelé cette année, ce qui signifie concrètement que les salaires ne seront pas indexés sur l’inflation. En l’écoutant je pense à une autre instruction sociologique : le manque de financement de la recherche dans certains pays et la faible valorisation du travail des chercheur·euse·s provoque une fuite des cerveaux vers des pays jugés plus accueillants pour la recherche. Jusqu’à peu, la France figurait dans le top 5 des pays d’accueil, tout comme les États-Unis. La situation délétère des universités, dont les symptômes sont nombreux, pourrait-elle avoir raison de cette position ?
Ce que ce témoignage ajoute au précédent, c’est la chose suivante : au-delà du fait que l’état du service public est catastrophique, due à de nombreuses décisions du gouvernement, le manque de valorisation dont les travailleur·euses font l’objet affecte leur santé mentale.

Santé mentale d’une part, santé physique d’autre part. Je ne pouvais faire le compte-rendu de la manifestation sans interroger quelques pompier·ères qui représentaient ce jour-là près d’un tiers des manifestant·e·s et qui, pour beaucoup, venaient de loin. Malgré leurs idées politiques diverses, et leurs désaccords sur plusieurs sujets, tous mes interlocuteurs – des hommes exclusivement – ont dénoncé le manque de moyens, qu’ils soient humains ou matériels, qui provoque un épuisement au travail voire un sentiment de désespoir. Ils m’ont dit encore et encore : « Les autres cortèges revendiquent, pour la plupart, une augmentation du salaire. Pour nous, le problème principal aujourd’hui n’est pas celui-ci mais le manque de pompier·ères et de matériel adéquat, et les risques auxquels ces défaillances nous exposent ». Antoine[3] , pompier du Var syndiqué à la Fédération autonome, me dit : « Il y a des pompier·ères qui partent à la retraite et qui meurent des suites de leur activité moins de cinq ans après ». Sur ce point, il est rejoint par un collègue originaire de la Loire : « Les cagoules de feu sont inefficaces sur les particules fines des incendies. Résultat : de nombreux cancers devraient se déclarer, chez les pompier·ères, dans les prochaines années, notamment avec l’augmentation du nombre de feux. »
Je n’ai pas de savoir sociologique à rappeler ici mais j’imagine que le réchauffement climatique et les catastrophes naturelles qui en découlent devraient suffire à elles-seules à convaincre l’État français de prendre en charge la situation, si ce n’est en traitant les causes, à minima en traitant leurs effets. Peut-être faut-il que les mobilisations se renforcent pour qu’il comprenne quelque chose ? Ça tombe bien. C’est le cas.

[3] prénom d’emprunt

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