Corps à cœur : quand la dark romance va trop loin
Par Natacha Fischer
Illustration ©MG
Publié le 10 avril 2026
« J’ai lu des extraits, j’ai cru que j’allais vomir », déclare Marion des éditions Miralta, d’autres créateur·ices de contenus dénoncent « des scènes d’une atrocité sans nom, commises par le protagoniste principal de l’histoire ». Corps à cœur, de Jessie Auryann, est au centre des débats sur le Booktok. Mise en vente en 2023, l’œuvre fait pourtant parler d’elle dans une autopublication de sa duologie intégrale, sortie sur Amazon, en 2024.
Retour sur la dark romance, un genre né sur internet
Les prémisses du genre apparaissent avec la saga à succès Fifty Shades of Grey sortie en 2011, la célèbre histoire d’Anastasia Steele et Christian Grey façonne toute une génération de jeunes filles, mettant les relations sadomasochistes à l’honneur, dans une passion érotique sombre. Mais avant d’être le retentissement mondial que l’on connaît, l’ouvrage était bel et bien une fanfiction sur l’univers de Twilight, en libre accès avant d’y être retiré pour contenu trop explicite, sur la plateforme fanfiction.net.
Même si on y voit moult fanfictions avec un univers obscur fleurir sur des plateformes comme AO3, Wattpad, Fanfiction.net, ou encore Skyrock à l’époque, la dark romance ne connaît une effervescence que dans les années 2020. Sous-genre de la littérature sentimentale, mettant en scène des relations condamnées par la morale ou par la loi, les auteur·ices du genre aiment jouer avec les limites, entre amour, désir, violence, et dépassement de l’interdit.
Corps à cœur ne déroge pas à la règle, on peut y lire dans le résumé de Google Play livres, à propos du premier tome, et de la protagoniste :
« Je ne suis pas une fille comme les autres, je ne désire ni enfant ni mariage. Mon seul souhait est d’être celle que les hommes réclament (…). Rien ne m’effraie, aucun tabou et surtout je ne dis jamais non. »
Le décor est planté, mais pourtant, il est bien loin d’une romance sombre ou la pédocriminalité est omniprésente.
Le moment de bascule
Les premier·ères à se saisir du sujet sont les booktokeur·euses, iels sont nombreux·ses à se dire « choqué·es », les vidéos s’enchaînent, certaines dénoncent un problème plus global attaché à la dark romance, d’autres affirment qu’il ne faut pas faire de généralités « Not all Dark romance ».
Le 22 février 2026, une pétition est lancée, en titre on peut y lire « Pour le retrait de l’ouvrage Corps à cœur de Jessie Auryann ». Le ton de cette pétition est clair : fondements juridiques, menace pour la dark romance, et apologie de l’illicite, c’est donc pour cela qu’il est demandé à la plateforme Amazon de retirer le livre de son catalogue. Cette pétition a plus de 100 000 signatures à ce jour.
Sur X, Antoine Léaument, député de la France Insoumise, déclare saisir Pharos et le procureur de la République le 23 février 2026. Ce n’est pas le seul, l’affaire est ensuite portée par Sarah El Haïry, haute commissaire à l’enfance, devant la justice, pour le retrait de l’œuvre. « On ne peut pas tout écrire au nom de la dark romance », affirme-t-elle sur X.
Après un examen urgent, Amazon finit par retirer Corps à Cœur de son catalogue le 24 février.
Le même jour, l’association « Face à l’inceste » transmet un communiqué de presse sur X, arguant que : « L’ouvrage représente et décrit des viols incestueux sur un nourrisson du point de vue immersif d’un père agresseur. Ce qui est écrit est répréhensible au titre de l’article 227-23 du Code pénal. » Ils ajoutent que le livre « est affiché comme “réservé à un public averti et majeur” mais aucun dispositif de vérification d’âge n’est prévu par la plateforme au moment de la commande, ce qui est également répréhensible selon l’article 227-24 du Code pénal. » Ainsi, l’association entend déposer plainte contre l’autrice du livre de Jessie Auryann, mais pas que : ses revendeurs, dont Amazon est dans le lot.
Ça aurait pu s’arrêter là.
Une bataille loin d’être gagnée
Alors que l’indignation publique laissait présager que le droit des enfants allait triompher, le 26 février, la nouvelle tombe : l’autrice annonce porter plainte après avoir subi « un déferlement de haine ». Elle se défend dans un communiqué transmis à l’Agence France-Presse, par l’intermédiaire de son avocat, Maître Ruiz.
Tout d’abord, l’autrice « s’inquiète de la diffusion non souhaitée des passages les plus éprouvants de son livre sur des réseaux sociaux largement utilisés par un public particulièrement jeune. » Étonnant lorsqu’on considère que son livre n’est pas soumis à une vérification d’âge.
Elle ne s’arrête pas là. Toujours dans le même communiqué, Maître Ruiz poursuit à propos de l’apologie de la pédocriminalité : « Ce débat n’existe toutefois qu’à la condition que l’œuvre ne soit pas lynchée en place publique par des interprétations subjectives et des lectures partielles. » Certains extraits me sont passés sous le nez, moi et mon français C2 avons très bien compris de quoi il en retournait. Les scènes sont claires, sans détour.
« Aux antipodes d’une mise en valeur du crime, l’ouvrage de Mme Auryann est le fruit d’un travail de plusieurs mois sur les ressorts de la pédocriminalité, qu’il dénonce explicitement et dont il ne fait ni la promotion ni l’apologie (…) », continue l’avocat.
On rembobine. Nous sommes en présence d’un ouvrage, écrit à la première personne, qui décrit les scènes de viols sur nourrisson avec une précision chirurgicale. L’abuseur est un protagoniste, bien loin d’être placé en position d’antagoniste. Des images de nourrisson sont présentes dans le livre. Drôle de manière de dénoncer explicitement les ressorts de la pédocriminalité.
Le 3 mars, Jessie Auryann dépose plainte à l’encontre de la Haute-Commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, et conteste « l’apologie de la pédophilie » dont elle est accusée par la responsable politique sur les réseaux sociaux.
Le cœur du débat perdure : dénonciation, ou apologie de la pédocriminalité ? En tout cas, les scènes sont sans conteste du pain béni pour tout pédophile qui aimerait nourrir ses fantasmes.
Corps à cœur, une exception du genre ?
On pourrait croire que Corps à cœur est une exception, que c’est le mouton noir du troupeau, et qu’en l’écartant, le genre de la dark romance n’en sera pas éclaboussé. Mais des livres dans ce style-là, il y en a pléthore.
Dans Monster, de Cynthia Havendean, les premiers mots qu’on peut y lire sur la page Amazon du livre sont : « AVERTISSEMENT : Pour un public averti 18 ans et +. Les pages abondent en violence gratuite, de meurtres, de manipulation et de scènes porn gore. » Le reste n’en est que plus choquant encore : « Avant de t’immerger dans les abysses du mal, sache que : nécrophilie, gang bang, viol, torture, inceste, trafic humain et d’autres abominations se trouvent à travers ces pages. » Un commentaire est laissé sur la page Amazon du livre, une certaine Marie : « Il y’a une belle histoire malgré toute la violence. On s’attache au personnage et même à celui de Jonas qui est immonde. Incapable d’arrêter ma lecture, c’était trop bon. Je l’ai lu en 2 jours. »
Les « méchant·es » deviennent attachant·es, les abuseur·euses deviennent des figures érotiques avec lesquelles on a envie de flirter. La violence fait fantasmer, est exprimé par certain·es lecteur·ices comme une catharsis, un moyen de se libérer des traumatismes vécut dans la vraie vie. Pour d’autres, c’est juste un genre comme un autre, qui ne doit pas être confondu justement avec des œuvres comme Corps à cœur. Ou se situe donc la limite de la Dark romance ? Qui décide du sous-genre ? Comment définir ces livres qui glissent toujours plus loin vers les tréfonds de ce que les êtres humains sont capables de faire de pire ?
Des Corps à cœur, il y en a des dizaines. Les zones grises du consentement deviennent des abus physiques, mentaux. Les pratiques sont toujours plus hard : zoophilie, viol, pédophilie, inceste. Ce sera à qui supporte le plus, qui aura le cœur assez solide pour ne pas faillir devant l’horreur des mots. L’escalade ne s’arrête pas aux frontières de la morale toujours plus floues.
On le rappelle ici, en France, plus de 600 nourrissons victimes de violences sont recensés, selon un rapport Miprof. Se sentent-ils vraiment représentés dans une œuvre censée « dénoncer » les viols sur enfant ? Quid des femmes abusées dans ces livres ?
L’ampleur du phénomène et ses conséquences
Dans le communiqué du 24 février, l’association « Face à l’inceste » interroge avec raison « la popularité du genre littéraire de la dark romance auprès d’adolescent·es de plus en plus jeunes ».
En effet, si on prend l’exemple le plus flagrant en termes de ventes, la saga Captive, écrit par Sarah Rivens, est considéré comme la dark romance la plus connue. Celle-ci s’est vendue à 350.000 exemplaires en moins d’un an.
Ce qui est certain, c’est que de plus en plus de jeunes femmes se saisissent de cette littérature, qui est parfois mise en évidence à la Fnac, ou à Cultura, et qui est même en libre accès sur des sites comme Wattpad. Selon l’article « Dark romance et culture du féminicide » d’Ivan Jablonka, professeur d’histoire à l’université de Sorbonne Paris Nord, une libraire interrogée a même affirmé qu’elle n’avait pas le pouvoir de l’interdire aux adolescent·es.
La dark romance est en expansion, elle façonne l’imaginaire, le système de croyances, même inconscientes.
Dans un article du Time Magazine du 24 avril 2015, une clinicienne, Christiane Manzella, s’exprime sur la mort d’un personnage de la série Grey’s Anatomy pour traiter le deuil des personnages fictifs.
« Les êtres humains aiment les histoires et les liens, même s’il s’agit de personnes, du sens, puis nous éprouvons un réel chagrin lorsque ce lien est rompu. […] Parfois, les gens éprouvent un fort sentiment de perte ou de tristesse, mais ne savent pas s’il est étrange de ressentir cela », explique-t-elle. « Mais le lien est réel, et la perte est une perte. »
Aucun rapport allez-vous me dire. Pas si sûr. En quoi la littérature s’arrogerait-elle d’être un art qui ne fait naître aucune passion, et qui ne façonne pas l’imaginaire ?
Des études convergent vers un lien parasocial avec les personnages de fiction. Le deuil est considéré comme réel. N’a-t-on jamais pleuré devant la mort d’un personnage à la télé ? Dans un livre ? S’émouvoir d’œuvres est chose commune. Alors pourquoi est-il si difficile pour les consommateur·ices de dark romance de faire un lien direct avec les abus perpétrés par des protagonistes masculins la plupart du temps, sur des personnages féminins ?
Outre l’aspect interpersonnel, personne n’est sans savoir que l’art est politique. Le cinéma, la littérature, la photographie, la peinture, ce sont des canaux de dénonciation, même si le divertissement est au centre de l’œuvre. À l’occasion d’une tribune au Monde, Xavier Dolan, réalisateur canadien s’est interrogé « D’où vient l’idée que les artistes devraient “rester en dehors de la politique” ? ».
De tout temps, l’art a été politique, on prend position pour les Jedis plutôt que les Siths, pour l’Ordre du Phénix plutôt que pour les Mangemorts, ou encore pour les Tributs plutôt que pour le Capitol.
Aujourd’hui, il est peut-être temps de se questionner sur les livres qui sont entre les mains de jeunes femmes qui construisent tout juste leur lien aux autres. Et même sur des lecteur·ices qui arrivent à se plonger dans un univers décrivant avec précision le viol de nourrisson de quatre mois. Peut-être même de l’autrice qui écrit ces scènes, alors qu’elle a trois enfants.
Pour aller plus loin
Chloé Thibaud, dans son ouvrage Désirer la violence analyse sous divers spectres, comme l’histoire, la psychanalyse ou la sexologie, les dynamiques sexistes de
Mémoire de Chloé Marie Cécile Bondelu, « La dark romance : une littérature paradoxale », aux éditions Master Édition Métiers du livre 2024-2025.
Sources :
Vidéo de Marion Miralta, éditrice
Fifty Shades of grey
Définition Wikipédia de la Dark Romance,
Pétition pour le retrait de Corps à cœur d’Amazon
Page Amazon de Monster de Cynthia Havendean
Communiqué de Presse « Face à l’inceste » sur X
Citation Sarah El Hairi sur X
Plainte de l’autrice concernant le retrait de son livre
Plainte visant Sarah El Hairi
Popularité de la dark romance chez les jeunes
Article « Dark Romance et culture du féminicide »
Chiffre sur les nourrissons victimes de violence
Article du Time magazine
Chloé Marie Cécile Bondelu, La dark romance : une littérature paradoxale, p. 145 Master Édition Métiers du livre 2024-2025
Chloé Thibaud « Désirer la violence »
